Au carrefour de la raison et de la conviction

Les medias romands ont largement relayé, en avril dernier, la démission du pasteur Shafique Keshavjee du poste de professeur de la Faculté de Théologie de l’Université de Genève. Simple besoin de changer d’orientation professionnelle? Non, cette démission n’est pas banale...

Tout d’abord, le prof. Shafique Keshavjee est un théologien connu en Suisse romande et très apprécié autant par ses publications accessibles à un large public que par ses prestations télévisuelles et radiophoniques d’une rare clarté. Homme d’écoute, de dialogue et de paix, il nous a tous surpris par la sévérité de ses déclarations concernant la théologie universitaire de la Suisse romande qu’il considère comme problématique. Critiqué par ses paires pour ne pas avoir publié assez d’ouvrages académiques pendant son premier mandat, le prof. Keshavjee, qui avait déjà donné sa démission en novembre 2009, rend celle-ci désormais publique à la veille de la publication de son dernier livre "Une théologie pour temps de crise, au carrefour de la raison et de la conviction". Il évalue dans cet ouvrage, de manière assez pointue, deux courants qui coexistent au sein des universités romandes : la théologie académique « convictionnelle », ancrée dans la foi judéo-chrétienne, et celle qui s’articule autour des trois pôles qui sont la théologie, la science des religions et la philosophie des religions. Il les oppose non pas sur le plan académique, mais plutôt sur la dérive séculariste du courant théologique déconfessionnalisé, prétendument « neutre » qui, selon lui, n’est pas apte à élaborer une théologie utile à la Société et à l’Eglise. « On entend souvent dire que les Facultés de théologie sont en crise parce que les Eglises sont en crise », dit-il. « Après ces quelques années à l'Université, je puis affirmer que si les Eglises sont en crise, c'est aussi parce que les Facultés de théologie le sont. Je regrette vivement qu’une réelle pluralité dans la manière d’être professeur de théologie ne soit pas reconnue et valorisée » (interview à la Radio romande).

Ensuite, l’annonce fracassante de sa démission et la parution de son livre, remettent sur la place publique des questions  jusqu’ici réservées aux professionnels, celles de la légitimité de la présence des facultés de théologie à l’Université et de leur lien avec les Eglises dans une société multiculturelle et pluri religieuse. En effet, on peut se demander en quoi la théologie est une discipline scientifique, c'est-à-dire, en quoi se distingue-t-elle des « sciences religieuses », de l’histoire des religions, de l’anthropologie, de la philosophie et de la psychologie de la religion? Notre société multiculturelle et pluri religieuse imposerait-elle à la théologie chrétienne universitaire qu’elle se sécularise et devienne une branche des sciences des religions? Les facultés de théologie devraient-elles, pour être crédibles dans le monde universitaire, renoncer à leurs attaches confessionnelles et à l’intégration de l’expérience chrétienne de Dieu dans le discours académique? Quel est le statut de l’ «expérience spirituelle» en théologie? Quel rôle doit jouer la faculté de théologie académique dans la formation des professionnels des églises et de quelle «formation» ont-ils besoin? Le prof. Keshavjee tranche dans le vif de ce débat en se positionnant contre la prétention du courant théologique déconfessionnalisé, devenu majoritaire, de se substituer à la théologie.

Ces questions concernent évidemment le réseau «Expérience et Théologie». Nous avions déjà signalé (voir note) lors de nos rencontres annuelles, dans des conférences et des articles le desséchement du discours théologique actuel et sa difficulté à élaborer une Théologie incarnée où le recours à l’expérience de soi, du monde et de Dieu, ne soit pas seulement rhétorique, mais le fondement même de sa démarche.

La démission de Shafique Keshavjee met le doigt sur le dysfonctionnement actuel de la théologie universitaire et nous invite à prendre cela très au sérieux. Il ne s'agit pas, insiste-t-il, de "bâillonner" la théologie au profit d'un discours traditionaliste mais plutôt de s'assurer que la formation théologique à l'université ne soit pas seulement  composée de savoirs philologiques, historiques et philosophiques neutres. Ce qu'il conteste c'est que la théologie ouverte à la transcendance soit d'office exclue du monde universitaire alors qu'une pluralité de perspectives est nécessaire (cf. le chapitre 3 de son dernier livre). Il y va de la crédibilité de la formation des théologiens qui s'engageront au service de nos Eglises traditionnellement attachées à la formation universitaire de leurs pasteurs, placées par définition au carrefour de la raison et de la conviction.

Joël Pinto, Neuchâtel

Note:  voir charte de E. T. et articles des membres du réseau

 

Bibliographie de Shafique Keshavjee :

Livres:
•Mircea Eliade et la coïncidence des opposés ou L’existence en duel, Berne, Peter Lang, 1993.
Vers une symphonie des Eglises. Un appel à la communion, Ouverture/Saint-Augustin, 1998.
Traductions en allemand et en italien.
• roi, le sage et le bouffon. Le grand tournoi des religions, Paris, Seuil, 1998 (en poche, Seuil, 2000).
Traductions en allemand, italien, castillan, catalan, portugais, flamand, grec, bulgare, roumain, turc, russe, coréen, japonais, chinois…
• Dieu à l’usage de mes fils, Paris, Seuil, 2000.
Traductions en allemand, italien et flamand.
• La princesse et le prophète. La mondialisation en roman, Paris, Seuil, 2004. Traductions en italien, grec, portugais…
• Philou et les facteurs du Ciel, Valence, Dynamots, 2005.
(Ouvrage pour enfants écrit avec son fils Simon, et achevé trois jours avant sa mort).
• Une théologie pour temps de crise
, au carrefour de la raison et de la conviction, Genève, Labor et Fides, 2010

Articles:
• «Lire Mircea Eliade. Brève introduction à une herméneutique de son œuvre » Hokhma 36 (1987), pp.54-75.
• «Totalité, paradoxe et liberté dans l’œuvre de Mircea Eliade. Homo religiosus. » in To Honor Mircea Eliade. American Romanian Academy of Arts and Sciences. 10 (1990), pp.255-276.
• «Le christianisme, une religion parmi d’autres? » et « La résurrection, une mystification? » in Des questions à vos réponses… à propos du christianisme, Lausanne, Presses Bibliques Universitaires.
• Articles «Démonologie », « Magie », « Paganisme » et « Parapsychologie » in Encyclopédie du protestantisme, Genève, Labor et Fides, (1995) 2006.
• «Thèses pour une théologie chrétienne des religions non-chrétiennes » in Tolérer la tolérance ?, Genève, Editions Je sème, 1996.
• «Eglise(s) et homosexualité : risquer des thèses et proposer des démarches » Hokhma 87 (2005), pp.70-88.
• «Les religions : causes de violences ou facteurs de paix ? » in D. Marguerat (dir), Dieu est-il violent ?, Paris, Bayard, 2008, pp.195-234.

Autres :
• « Une confession chrétienne en contexte plurireligieux » in Sinfonia, Oecumenica. Célébration avec les Eglises du monde (en quatre langues), Bâle, Basileia Verlag, 1998, p.970-973.
• «Message adressé aux membres du G8 lors de leur venue à Evian », message publié in Bonne Nouvelle, Le mensuel de l’Eglise protestante vaudoise, 2003).
• «Message adressé aux autorités politiques du canton de Vaud à l’occasion du bicentenaire » (Travail principal de rédaction de ces deux textes).
• Plusieurs dizaines d’émissions de télévision, de radio, d’entretiens dans divers journaux ou revues. Quelques pièces de théâtre (Suisse, France, Italie, Allemagne) ont été réalisées à partir du livre Le roi, le sage et le bouffon.