Être Eglise autrement ?
Joël Pinto
Nous sommes d’accord pour dire que l’Eglise chrétienne est en crise, particulièrement en Europe et en Amérique du Nord. Nous sommes nombreux à penser que l’Eglise doit retrouver son dynamisme, sa capacité créatrice, pour faire face à cette crise sans précédents. Mais de quoi s’agit-il?
Si vous interrogez les chrétiens sans église (ces personnes, nombreuses, qui ne souhaitent plus s’engager dans nos communautés) ils vous diront qu’il y a une sorte d’inadéquation entre la forme et le fonctionnement de l’Eglise et leur vie quotidienne (ou leur manière d’être au monde). Je vous avoue qu’il m’a fallu du temps pour comprendre cela car les chrétiens sans église dont je parle ne sont pas forcément très loquaces à ce sujet. Ils disent leur malaise par défaut. Ils vont rarement au-delà du constat. A nous de décoder…
Ce que je vous dirai maintenant est une banalité mais cela permet d’avoir une base pour avancer: les changements technologiques, politiques, sociaux et culturels qui ont bouleversé le monde ces 40 dernières années sont à l’origine d’une nouvelle civilisation. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire. Par contre, jamais dans l’histoire humaine des changements se sont produits avec une telle rapidité et avec une telle profondeur. Nous ne sommes pas des observateurs passifs du changement, nous sommes des acteurs du changement quand nous utilisons l’ordinateur et Internet, quand nous utilisons notre téléphone portablel, quand nous travaillons, quand nous nous rendons dans une grande surface commerciale, quand nous organisons nos loisirs…
Les maîtres mots sont, entre autres: abolition des distances, communication globalisée, itinérance, individualisme… Nous sommes pleinement dedans et cela va encore s’accentuer de notre vivant. Certains affirment que le monde sera méconnaissable dans deux ou trois décennies.
La conséquence immédiate est une crise institutionnelle qui touche l’église, évidemment, mais aussi toutes les institutions connues. Tout est à refaire dans un monde qui ne rassemblera plus dans une génération au monde précédent. En même temps – et cela a été dit tout à l’heure – jamais dans l’histoire occidentale la quête spirituelle a été si importante. Il n’est plus possible de faire confiance à une organisation productrice de sens, comme ce fut le cas jusqu’à présent, car, après l’échec des institutions à empêcher ou à arrêter les génocides, à préserver la nature, plus personne ne compte sur elles. Il s’agit plutôt de trouver le sens de la vie par soi-même, c'est-à-dire, trouver le moyen de s’orienter dans un monde fragmenté et qui bouge en permanence. Bref, les églises ne sont pas combattues au non de la raison, comme c’était le cas à l’époque moderne mais, en se contentant d’offrir des services standardisés, du prêt à penser, du prêt à prier, elles sont devenues insignifiantes pour un grand nombre de personnes.
Ça peut paraître prétentieux ou idéaliste de se dire, face à une telle situation, que tout est à refaire. Est-il possible d’être église autrement? En pensant aux formes connues et actuelles de l’Eglise nous nous disons qu’après tout, l’Eglise chrétienne, tout au long de son histoire deux fois millénaire, sous le coup des hérésies et des protestations de toute sorte, a développé une capacité de résistance au changement tout à fait admirable (nos institutions sont tellement coriaces que certains se mettent à croire à une restauration possible). «On est dans le creux de la vague», disent-ils, «Ça va forcément s’arranger», «Réorganisons», «approchons-nous des distancés et demandons-leur de ne pas laisser tomber notre église dépositaire des valeurs auxquelles ils sont si profondément attachés». Y croyez-vous vraiment?
Les vœux pieux ont fait leur temps, plus personne n’y croit. En ce qui concerne le modèle de la restructuration des entreprises appliqué aux églises ces derniers temps, c'est-à-dire, la rationalisation au niveau du personnel et des ressources, la reconsidération de l’offre des services à la population, le bilan n’est pas très enthousiasmant: désengagement des laïcs, démotivation des ministres (parfois burn out!), insignifiance au regard de la société. Evidement, je vais très vite.
En réalité les possibilités ne sont pas infinies. Le philosophe Maurice Bellet dit qu’il y en a quatre (cf. La quatrième hypothèse sur l’avenir du christianisme, Desclé, Paris, 2001):
- Tout va disparaître. Dans quelques années il n’y aura plus d’église du tout. Hypothèse inadmissible pour la foi mais parfaitement plausible du point de vue de la sociologie des religions.
- Le christianisme se dissout dans la société. En devenant une composante de la société et en adoptant ses valeurs, il renonce à son originalité et perd toute pertinence.
- Le christianisme continue. On conserve, on restaure, on réorganise, on s’accommode, on s’arrange… pour combien de temps encore ?
- Le christianisme ose la rupture. Le système religieux hérité du passé finit, inexorablement. Nous ne savons pas quelle forme prendra le christianisme dans les années à venir mais nous accueillons la crise actuelle comme une chance de renouvellement et de créativité
Cette analyse a l’avantage d’être claire. Elle est confirmée par le surgissement d’un certain nombre de mouvements et de communautés/églises qui, consciemment ou inconsciemment, s’inscrivent dans un processus de rupture avec le paradigme précédent. Quand on dit paradigme, cela veut dire « modèle » et ce modèle était l’église territoriale jouissant d’une respectabilité garantie par l’état et bénéficiant de la bienveillance des citoyens, largement majoritaire face aux groupements religieux alternatifs.
Cette mouvance, de plus en plus remarquée dans les pays anglo-saxons, a pour première caractéristique d’être « post-dénominationelle». Les groupes sont formés de personnes issues des grandes dénominations historiques (catholiques, anglicans, méthodistes, réformés et luthériens) mais aussi des milieux que l’on appelle évangéliques (baptistes et pentecôtisants) qui ont décidé d’intégrer en leur sein les apports spirituels de chaque famille chrétienne avec une grande bienveillance. La deuxième caractéristique c’est le regard positif jeté sur la post modernité (ou ultra modernité, si vous préférez): nous nous situons dans une nouvelle culture qui se situe après le régime de chrétienté et après le rationalisme scientiste qui a caractérisé les temps modernes. Elle fait une place de choix aux émotions, à la tolérance et aux besoins de l’individu. Elle communique de manière audiovisuel et est très à l’aise avec les nouvelles technologies.
Ces groupes émergeants, que l’on devrait appeler plutôt innovants, au lieu d’y voir une menace y voient plutôt une chance inouïe de faire retentir l’évangile dans notre société.
L’un de ses porte-parole les plus écouté, c’est le pasteur Brian McLaren, un ancien professeur de littérature, passionné d’évangélisation, qui se consacre actuellement à la création de réseaux en vue de soutenir le renouveau des églises et la création de nouvelles communautés chrétiennes innovantes. Dans son livre «Réinventer l’Eglise » publié en 2000 et traduit en français en janvier 2006, il propose aux églises :
- de relativiser les traditions particulières au profit d’une valorisation de la tradition chrétienne dans son ensemble
- d’envisager la vie de l’église comme un ensemble d’interactions et non plus comme un agrégat de parties distinctes (bref, la vie en réseau ou systémique)
- de pratiquer une théologie du questionnement et non celle des réponses à des questions connues d’avance
- de s’adresser aux gens par de nouveaux modes de discours mieux adaptés à la sensibilité de nos contemporains (priorité à l’audiovisuel et au témoignage)
- d’être fluides, c'est-à-dire, accepter que les formes d’organisation soient toute relatives et qu’elles doivent s’adapter en fonction des changements dans la taille des communautés, son public, ses ressources et sa stratégie
- de profiter au maximum des opportunités que la nouvelle culture nous offre. Au lieu de regarder vers le passé ancrer notre espérance dans l’avenir et nous réjouir de ce que le Dieu est en train de faire avec nous dans ce monde qui change
Vous pouvez trouver dans le site web du groupe témoins (www.témoins.com) toute une série de témoignages et de réflexions sur ces expériences. En Suisse romande vous trouverez dans le site www.logoscom.org les propos d’Henri Bacher, de l’église libre de Genève, spécialiste en communication audiovisuelle. Il fait des propositions concrètes pour les églises en situation de post-modernité.
Pour conclure voici une métaphore que j’ai trouvé sur le Net, il n’y a pas longtemps: un passant se trouve au bord du lac. Il remarque un groupe de pêcheurs assis par terre, à côté de leurs barques ou agitant leurs filets sans trop de conviction. En les regardant il voit leur fatigue. Il pressent qu’ils ont travaillé toute la nuit mais que probablement ils n’on rien ramassé. Il voudrait leur dire une parole encourageante. Mais qu’est-ce qu’il va leur dire? En fait une banalité: allez les amis, essayez encore une fois! Ce qui est surprenant c’est que les pêcheurs, tout en se disant qu’il n’y a plus rien à faire dans ce lac décidemment pollué et stérile, sont assez fous pour croire que ce badaud s’y connaît peut-être ou du moins qu’il leur apporte un peu de chance… et ils essayent!
Vous connaissez la suite, n’est-ce pas? Ils sont revenus leur barque pleine. Et le badaud leur dira, de manière surprenante «Venez les amis il n’y a plus rien à faire ici. Vous serez désormais des pêcheurs d’hommes!». Sommes-nous assez fous pour faire confiance à l’inattendu, assez ouverts pour nous laisser surprendre, assez aventureux pour suivre l’Homme de Nazareth sur les routes imprévisibles de la post modernité. Je vous laisse répondre.
Bibliographie:
Brian Mclaren, Réinventer l’Eglise, coll. Evangile et culture, ed.LLB, Valence, 2006
Michel Moynagh, L’Eglise autrement, coll. Evangile et culture, ed. Empreinte, Paris, 2003
Intervention à Crêt-Bérard, le 2 décembre 2007
