Mission en Occident

Intervention de Jean-Claude Schwab, Crêt-Bérard, 2006

 

Introduction

Si nous sommes là aujourd’hui, c’est probablement parce que nous avons été une fois mis en mouvement par l’Evangile du Christ, que nous avons vécu une expérience enthousiasmante de la vie d’église. Nous avons peut-être même aimé l’église comme une mère dans ses différentes formes.

Et d’autre part c’est parce que nous avons conscience de la crise que vit l’Eglise, les églises aujourd’hui, et ça nous touche profondément. Peut-être que cela provoque même des crises personnelles.

On voit que nos Eglises instituées foncent tout droit dans le mur et qu’elles se vident à une vitesse grand V. C’est une phénomène que l’on voit partout en Europe et qui s’accélère  d’une façon exponentielle ces dernières années, à l’image du réchauffement de la planète.

Comment comprendre cette situation nouvelle, en saisir le sens et les opportunités?

Comment réagir et que faire? Quelle espérance pour l’Evangile et pour sa transmission dans le monde d’aujourd’hui?

Une Eglise missionnaire?

Pour y répondre, certains partent du constat suivant:

a) En Occident, tout est à refaire spirituellement et par conséquent il faut entreprendre la « réévangélisation » de l’Europe

b) D’autres constatent que la société et la culture du XXème siècle s’est vidée de toute transcendance;  et ils en appellent au «réenchantement» du monde. J’aime beaucoup cette expression, cette perspective retranscrite entre autre par Jean-Claude Guillebaud.

c) Mais je veux m’attacher à une troisième perspective: il y a une dimension oubliée depuis de nombreux siècles en Occident, c’est la dimension missionnaire de l’Eglise. Non pas l’Eglise qui envoie des missionnaires ailleurs, mais l’Eglise qui accomplit sa mission dans son pays en Occident. Aujourd’hui l’Eglise est appelée à redevenir missionnaire, à redécouvrir qu’elle est une des expressions de la Mission que Dieu a dans le monde.

Enracinement dans mon histoire personnelle

J’aimerais vous dire comment cette perspective m’inspire et ce qu’elle transforme en moi. Dans les année 60-75, j’ai vécu quelques années «en Mission» comme on disait à l’époque, en Amérique latine et en Afrique. J’y ai vécu avec passion différents aspects de l’aide au développement et de l’implantation de nouvelles églises et communautés, en particulier dans les campus universitaires.

On était déjà conscient des failles de certaines entreprises missionnaires des générations précédentes. On était autocritique concernant les dérapages culturels, et conscients des dégâts qui sont peut-être inhérents à la transmission de l’évangile ou inhérents à la constitution d’églises nouvelles. On avait observé comment des entreprises «missionnaires» quasi héroïques ont pu en même temps contribuer à saccager les cultures d’accueil, tout en véhiculant un trésor.

On était devenu plus humble peut-être; on cherchait à se dissocier des erreurs de nos «ancêtres missionnaires»; mais il fallait bien assumer cet héritage. On nous disait d’ailleurs bien: «Vous êtes les fils de ces ancêtres-là! Vous êtes les mêmes!»

Alors s’étaient développés de nouveaux principes missiologiques: comme la contextualisation et l’inculturation qui visent à prendre au sérieux la culture où l’évangile est annoncé. C’est le dialogue permanent entre l’Evangile, l’Eglise et la Culture, dialogue toujours à reprendre entre ces trois réalités qui interagissent les unes sur les autres, dialogue fondé sur une théologie de l’incarnation: sur la vie du Christ qui entre profondément dans la culture, au point de subir la mort à cause de cette culture. C’est sa résurrection qui sera le levier pour la dimension contre-culturelle de son message.

Pour que la mission puisse être efficace, il faut passer par l’incarnation, par l’inculturation pour accéder à une nouvelle culture et pour pouvoir avoir alors un engagement contre-culturel. Ce principe d’inculturation consiste à accepter de mourir pour vivre.

Ainsi l’Evangile et l’Eglise entrent réellement dans une culture en partant d’en bas; il s’en suivra que celle-ci en sera modifiée, …mais de l’intérieur (la culture et l’église en est modifiée). Et l’Eglise qui en est issue devient réellement autonome. La semence de l’Evangile s’est incarnée dans une communauté de chrétiens, elle s’est immergée dans un contexte culturel. L’effet qui en est attendu, c’est une nouvelle plante originale, un nouveau corps d’église autochtone, de nouvelles expressions quasi inattendues d’Evangile et d’Eglise.

Je peux témoigner ici que cette perspective a profondément modifié l’attitude des acteurs de la mission (les missionnaires).

Comparaison entre la mission Outre Mer et la mission en Occident

a) Dans la mission Outre Mer on traverse les frontières géographiques, on rencontre une nouvelle culture  pour y vivre et y témoigner de l’évangile. Alors on développe ce dialogue entre l’Evangile, l’Eglise et la Culture. Et ce dialogue n’est pas seulement verbal, il conduit à des changements profonds (à la conversion des acteurs de la mission). Il peut les faire souffrir aussi jusqu’aux entrailles. Il y a des résistances à ce travail… mais on le fait! Il fait partie intégrante de la communication de l’Evangile. On fait ce travail, on vit ce travail intérieur de contextualisation – d’inculturation. On y est obligé, on l’a voulu, on s’y est préparé.

b) Mais en Occident, jusqu’à dernièrement, on ne traversait aucune frontière géographique, on n’était pas obligé de faire ce travail intérieur (on croit qu’on n’est pas obligé de le faire). On a pu s’en passer pendant des générations: puisque l’Eglise était quasi omniprésente et que la société et la culture étaient en grande partie constituées et informées par l’Evangile.

c) Aujourd’hui qu’est-ce qui a changé?

Je formulerais en un mot: notre culture a changé… en une génération! Nous sommes passés d’une culture moderne (issue des Lumières du XVIIIème siècle) à une culture post-moderne (que je ne vais pas définir ici). Bien sûr les deux cultures cohabitent, et avec bien d’autres encore.  C’est comme si, en quelques années, on avait traversé une frontière géographique, comme si en tant qu’Eglise ou peuple de croyants on avait été placé dans  un nouveau milieu culturel sans pour autant nous déplacer dans l’espace si bien que, presque sans le savoir, nous sommes en Mission!

Et les principes missiologiques sont à redécouvrir. En particulier nous sommes appelés à découvrir et à accepter cette  nouvelle culture, à reconnaître où elle est à l’œuvre dans les fonctionnements de notre société et aussi en nous-mêmes ; pour pouvoir y incarner l’évangile de façon créative.

d) Aimer une nouvelle culture?

Quand on va au nom de l’Evangile dans un autre pays, dans une autre culture, on a fondamentalement envie de connaître cette culture, de s’y immerger par amour, même s’il y a des résistances conscientes et inconscientes à traverser, en particulier là où cette culture nous choque, là où on ne la comprend pas.

Et dans la mission de l’Eglise en Occident: est-ce qu’on a envie de connaître cette nouvelle culture, de la goûter, de s’y immerger?

Depuis que j’ai réalisé ce parallélisme, j’ai constaté deux choses en moi:

1° J’ai en moi des résistances profondes à entrer dans la nouvelle culture, même au nom de l’Evangile. Je ne me sens finalement pas tant comme un missionnaire; et je suis reconnaissant que d’autres le soient, qu’ils aient une attitude d’ouverture, qu’ils soient plus missionnaires que moi!

2° Je commence à accepter que diminuent en moi ces barrières culturelles et à m’ouvrir à connaître et à goûter cette nouvelle culture et ses expressions.

Conclusion

Et je découvre que l’Evangile dans notre Occident pos-tmoderne est déjà en train de s’incarner, de s’inculturer, de créer de nouvelles formes de vie d’Eglise. Je peux donc m’ouvrir à les voir, à les reconnaître, à les approcher; je peux accueillir ces nouvelles formes, même si elles me dérangent parfois; non d’abord comme des phénomènes sectaires, hérétiques ou éphémères, mais comme le nouveau fruit de la Mission de Dieu en Occident.

Jean-Claude Schwab