«Mission Shaped Church»: Une Eglise pour la mission

Ursula Tissot

 

Dans l’ambiance pour le moins morose  des Eglises traditionnelles de l’ancien continent,  où le déclin de leur vitalité semble s’accélérer, j’ai retrouvé espoir en prenant conscience du phénomène de l’Eglise émergeante.

Plus encore, j’ai été très intéressée en prenant connaissance du rapport que l’Eglise anglicane a sorti en 2003, un rapport qui a fait grand bruit. C’est un ouvrage de réflexions qui invite des paroisses, face à la désaffection galopante et à la crise qui s’en suit, à se poser des questions fondamentales sur l’état de l’Eglise à ce jour, sur des solutions possibles, sur ses visées et ses choix. Et pour prendre la mesure de l’impact de ce rapport, notons que jusqu’à maintenant, près de 20'000 exemplaires ont été publiés, en plusieurs éditions, un chiffre impressionnant pour un rapport de 190 pages.

Le but du rapport comme le dit l’évêque Graham Maidstone, n’est pas de dire à l’Eglise ce qu’elle devrait faire pour redresser la barre, mais de constater qu’il existe déjà des réponses nouvelles, inattendues, des formes d’Eglises différentes qui se développent en Angleterre; qu’il s’agit  de les reconnaître et de les encourager.

En Suisse, nous ne sommes pas habitué à une telle attitude de la part des Eglises officielles. Bien sûr qu’elles se posent des questions par rapport à la crise actuelle, mais leur réponse est plus de l’ordre des restructurations, de la bureaucratisation, des retraites anticipées, voire des licenciements. Manque d’argent oblige!

C’est pourquoi lors de cette journée de réflexion dont le thème est «être Eglise autrement», nous avons voulu vous faire part d’un résumé succinct de ce rapport qui malheureusement, à notre connaissance, n’existe pas en français.

 

Contenu du rapport :

Le rapport commence par une analyse sociologique de ces 30 dernières années où l’on assiste à une révolution culturelle qui touche tous les domaines de la vie. Quelques exemples:

les familles:

souvent éclatées, monoparentales, recomposées, beaucoup moins d’enfants. Elles sont beaucoup moins nombreuses que par le passé

beaucoup de singles.

Le monde du travail:

Il semble qu’on travaille plus que dans les années 70.

On se déplace énormément.

Beaucoup de gens travaillent en dehors de leur lieu de vie.

Les femmes exercent massivement  un métier, et ne sont donc plus   aussi disponibles pour le bénévolat.

La mobilité permet d’aller à l’Eglise où on veut et pas nécessairement dans son quartier permet de visiter pendant le WE les grands parents ainsi que les membres des familles ne vivant plus dans le noyau familial, suite aux nombreux divorces.

Les loisirs:

Les WE, autrefois consacrés au culte, sont maintenant utilisés pour exercer un sport, des loisirs, visiter la famille.

La télévision mange beaucoup de temps; une moyenne de 20h par semaine par personne.

L’informatique:

L’informatique a changé considérablement nos mentalités. Elle favorise la mondialisation, le mélange de population, supprime les distances, nous met en réseau, change les lieux de décision et les manières de décider, nous connecte à un flot d’information, rend possible les choix de culture, nous ouvre au monde et à la diversité.

L’informatique n’a pas supprimé nos relations de voisinage, comme on l’a craint, mais les a changées en les rendant plus accessoires.

  

Conséquence pour l’Eglise

Cette révolution culturelle a des influences évidentes sur la vie de l’Eglise, atteinte de plein fouet à tous les niveaux de sa vie.

Il a été fait mention des bénévoles qui diminuent, des gens qui ne sont plus disponibles le dimanche et qui ont moins de temps en semaine. Mais il y a plus. Les Eglise traditionnelles sont organisées essentiellement selon le principe de territorialité: paroisses, évêchés, archevêchés. De véritables frontières séparent ces entités. Dans un précédent rapport «Breaking New Ground» on pensait qu’il fallait, pour contrer la perte de vitesse de l’Eglise, implanter des Eglises en réseau qui s’adressent à une catégorie définie de personnes et ceci en complément aux paroisses traditionnelles territoriales.

Aujourd’hui on s’aperçoit que les paroisses elles-mêmes doivent se définir plus souplement, s’ouvrir à des cultures différentes, regrouper des gens en réseau et surtout tenir compte de la culture dans laquelle nous avons basculé:  la culture de consommation. Impossible d’en faire abstraction. Notre identité même n’est plus ce que nous confectionnons avec à la clé la notion de progrès, mais ce que nous consommons avec à la clé ce que nous achetons. Tout doit être personnalité, tout doit nous convenir, sinon nous ne prenons pas. Et le cœur de ce consumérisme, c’est le plaisir. Soit dit en passant, le pauvre dans cette société postmoderne, ce n’est pas celui qui n’a rien, c’est celui qui ne peut pas acheter.

L’émergence de cette société postmoderne coïncide avec l’effondrement du christianisme en Europe. De plus en plus de gens ne se retrouvent plus dans les valeurs de l’Eglise, n’ont plus aucun lien avec elle, ni plus aucune connaissance élémentaire que suppose la foi.

La question cruciale est donc: comment annoncer la bonne nouvelle, comment atteindre les gens distancés que les anciennes formulent laissent indifférents?

 

Parler de mission

Ce qui frappe dans ce rapport, c’est qu’il n’hésite pas à parler de mission, alors qu’actuellement, chez nous, la notion de mission a une connotation plutôt négative.

Le titre de ce rapport, rappelons-le  c’est:  Mission Shaped Church», c'est-à-dire une Eglise pour la mission.

L’Eglise d’Angleterre admet donc qu’elle est en situation de mission, et qu’en conséquence, il faut appliquer les mêmes principes dans le pays que ceux qui sont reconnus opérationnels dans les pays lointains: autrement dit: cesser d’attendre que les gens viennent à nous pour aller vers les gens, là où ils sont, quand ils y sont et les accepter tels qu’ils sont. Pour ce faire, une organisation territoriale ne suffit plus et le style ne touche plus.

 

De nouvelles formes d’Eglise

Or on constate depuis une dizaine d’année l’émergence d’une multiplicité de groupes, d’  «ecclésioles», de mouvements spontanés, et très hétérogènes. Ces groupes extrêmement vivants ne ressentent aucune nécessité d’être rattachés à une Eglise traditionnelle, ou à une Eglise mère. Ils se suffisent à eux-mêmes.

Le rapport présente toute une série d’exemples qui ont tous quelques caractéristiques en commun. Ce sont généralement:

· des petits groupes informels, aux structures légères.

· qui ne se rencontrent généralement pas le dimanche

· qui sont composés de gens en lien par leur travail, par une école, par des loisirs…

· qui sont parfois en relation avec des lieux source.

 

Ceci dit, la variété de ces nouvelles expressions d’Eglise est impressionnante.

Par exemple:

· des coffee churches,  lieux ouverts, où on se rassemble autour de boissons et des grignotages, où on discute, on propose de l’écoute, on offre de prier avec les gens, et de lire la bible.

· des communautés de bases calqués ou inspirées d’Amérique latine et qui s’adressent plutôt à des gens marginaux ou des gens démunis.

· dans certains endroits on offre des repas, c'est-à-dire qu’on part de la nourriture matérielle dans l’espoir de pouvoir aussi donner de la nourriture spirituelle.

· des groupes centrée sur la liturgie soit alternative, soit traditionnelle high church, si possible dans les grandes églises, ou les cathédrales

· des Eglises de jeunes

· des «ecclésioles»  de gens en recherche

· des communautés virtuelles

· des implantations d’Eglises de style traditionnel

· les cellules (cell churches) qui sont des petits groupes réunissant des gens engagés, désireux de vivre la radicalité de l’Evangile, une vie de disciples, centrés sur le Christ. Ce sont des groupes très informels, sans beaucoup de structures, où chacun est ministre. Certaines paroisses se sont divisées en cellules ; se retrouvant dans  des maison, ou dans une salle quelconque. L’exemple vient d’Asie où c’est un modèle fréquent.

· de nouvelles implantations issues de paroisses, des groupes bibliques, des groupes de prière, des suites du cours Alpha, qui sentent à un moment donné qu’ils sont devenu communauté, Eglise.

· des Eglises de semaine et des paroisses qui offrent des cultes «à la carte».

· des Eglises de réseau rassemblant des gens selon leurs intérêts tels que des sportifs, des sourds,  des aveugles ou autres handicapés, des étudiants, des gens de quartiers chauds de grandes villes, des artistes…

· on note aussi un regain d’intérêt pour la vie monastique où le monastère devient  lieu source.

· autres lieux sources: certaines paroisses vivantes et certaines cathédrales aux belles liturgies.

 

Devant ce surgissement extrêmement varié, on est frappé par le regard bienveillant, intéressé de l’Eglise anglicane. Consciente que beaucoup d’événements lui échappent et la surprennent, consciente des dangers de dérives et de la fragilité de ces ecclésioles qui souvent naissent et meurent, elle est néanmoins ouverte jusque dans ses plus hautes autorités à toutes ces expériences. Elle les accueille et même les suscite.

Dans ce surgissement de vie, elle doit se repositionner et trouver son rôle qui sera probablement important surtout dans la formation. Il reste toute une réflexion théologique à mener, réflexion qui en est à ses balbutiements.

Quelques réflexions personnelles

Il n’est pas question de vouloir importer ici ce qui se passe en Angleterre. Je crois que c’est l’œuvre de l’Esprit Saint pour cette région du monde. Mais il est certainement à l’œuvre chez nous aussi.

Je confesse que dans mes moments d’humeur, il m’arrivait de penser que les Eglises traditionnelles devront mourir, c'est-à-dire disparaître, pour que du nouveau puisse surgir. Mais ce rapport m’a redonné espoir et m’a fait changer d’avis. Il existe à ma connaissance au moins une Eglise historique qui s’est ouverte à l’Eglise émergente et qui se situe positivement face à ce mouvement. Et si c’est possible en Angleterre, pourquoi pas ailleurs et même en Suisse. A nous de commencer à ouvrir les yeux et dans la confiance, de changer notre regard. Après tout, l’Esprit souffle où il veut et nul ne peut mettre la main sur son œuvre.

Pour l’Eglise, il n’est certes pas facile de quitter une position de monopole pour se retrouver contestée, questionnée, abandonnée ou reniée par beaucoup. Le rapport parle d’une nécessaire confession des péchés, car dans cette situation, elle y est sans doute pour quelque chose. Mais ce qui serait beaucoup plus préjudiciable pour l’Evangile, c’est que, se sentant menacée, elle persiste à rester aveugle devant toutes les nouveautés qui surgissent un peu partout à son insu et hors de son contrôle.

Cet après midi nous donnerons la parole à vous les participants pour prendre la mesure de ce qui se passe autour de nous. Vous connaissez certainement des expériences nouvelles que vous pourrez nous rapporter. Et j’imagine que notre étonnement sera grand de voir comment l’Esprit souffle tout autour de nous.

Pour lire le rapport «Mission-Shaped Church», cliquer ici

Pour lire les expériences proposées dans cet esprit en Suisse et en France voisine, voire www.temoins.com

 

Ursula Tissot, intervention à Crêt-Bérard, 2 décembre 2006