Avons-nous besoin de boucs émissaires pour sortir de nos crises?
Joël Pinto
L’émergence du terrorisme islamiste et les régimes intégristes, comme par exemple celui des talibans en Afghanistan, ont mis sur le devant de la scène politique mondiale la violence religieuse. Aujourd’hui, le discours dominant des politiques et des responsables religieux est que les religions sont un facteur de paix, que la violence qui se manifeste aujourd’hui dans l’Islam est purement accidentelle, que l’on doit traiter les terroristes comme des criminels de droit commun et non comme des religieux, etc.. Et pourtant, cette vision politiquement correcte du phénomène religieux ne doit pas nous empêcher d’analyser le rapport entre la violence et la religion. Violence et religion, violence et Eglise, violence et sacré… voilà un lien surprenant que nous préférions éluder tellement il nous semble choquant!
Le phénomène des sectes dangereuses et suicidaires avait déjà frappé les esprits depuis les années 80 et je reste persuadé qu’il y a un lien entre ce phénomène et l’individualisme religieux qui caractérise actuellement le monde occidental. En effet les gens se méfient des organisations religieuses, potentiellement manipulatrices et dangereuses. A chacun ses croyances, son dieu.
Parmi les organisations religieuses dont on se méfie, l’Islam se trouve en première ligne car il est perçu comme intrinsèquement agressif. Mais cette polarisation de l’opinion publique occidentale sur l’Islam me semble, encore une fois, une manière d’escamoter le fait tout à fait troublant qu’il y a un rapport structural entre la violence et la religion. Les œuvres belles et bonnes produites par les religions que ce soit dans le domaine de l’éthique, de l’art et de la culture de manière général ne devraient pas nous empêcher de regarder en face la violence liée aux religions – à toutes les religions! Un certain discours laïciste voudrait préserver l’espace public des dérives religieuses violentes en plaidant pour une séparation stricte entre l’Eglise et l’Etat, le meilleur moyen selon eux de préserver la société des conflits religieux potentiellement violents. Comme s’il y avait d’un côté la violence religieuse toujours menaçante et de l’autre la pureté de l’Etat laïc. C’est une manière d’esquiver le problème car le 20ème siècle nous a offert pas mal d’exemples de conflits d’une extrême violence qui a priori ne relèvent pas d’une religion au sens traditionnel. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas religieux, si nous entendons aussi par «religieux» ce qui relie au sens large, c’est-dire l’ensemble de croyances, la vision du monde qui crée l’unité d’un groupe, souvent ritualisées par la laïcité elle-même (cf. nazisme, stalinisme).
Un exemple d’esquive, celle-là très proche de nous, en Suisse, est la manière dont les Eglises protestantes suisses perçoivent la décennie œcuménique pour vaincre la violence. A ma connaissance peu d’Eglises se sont officiellement intéressées à cette question, bien que la FEPS (Fédération des Eglises Protestantes de Suisse) en aient informé les Eglises membres et que certaines aient même voté des budgets pour financer des projets, comme c’est le cas de l’Eglise Réformée du canton de Berne. De quoi s’agit-il? En 2001, à Berlin, le COE (Conseil Œcuménique des Eglises) a lancé une campagne internationale, qui devrait durer jusqu’en 2011, en vue de l’édification d’une culture de paix tant sur le plan de la politique internationale que sur le plan familial et communautaire. Au moment du lancement de la campagne, le COE a définit comme objectifs de «se préoccuper de manière globale des nombreux types de violence» et de «mettre les Eglises en demeure de lutter contre l’esprit, la logique et l’exercice de la violence». Il s’agissait de réfléchir sur la violence, en aval et en amont, en invitant les Eglises à analyser les situations externes et internes objectivement violentes, en renonçant à toute forme de justification théologique de la domination et de la compétition, en réaffirmant la spiritualité de la réconciliation et de la non-violence active.
Le peu d’impact de cette décennie «pour vaincre la violence» sur les Eglises européennes et de notre pays est du, probablement, à la coïncidence de celle-ci avec la décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix lancée par les Nations Unies en faveur des enfants et des femmes maltraités, parfois victimes d’esclavage (en effet 13 millions de personnes sont victimes de l’esclavage aujourd’hui selon l’OIT !). Il n’est donc pas impossible que certains responsables d’Eglise y ont vu une sorte de récupération d’un projet onusien par les milieux œcuméniques et qu’ils n’aient pas remarqué l’originalité de la campagne du COE les invitant à faire place dans leur vie et dans leur pratique ecclésiale à des modes d’action et de pensée non-violents. Autrement dit, la question est évacuée parce que vraisemblablement ressentie comme extérieure aux Eglises.
La dernière Assemblée mondiale du COE à Porto Alegre (Brésil), en 2005, a néanmoins et avec beaucoup de courage, introduit dans la documentation à l’usage des délégués un rapport dont le titre est très explicite «Quand la solidarité chrétienne est rompue». Y est établi le lien nécessaire entre la décennie pour vaincre la violence et les violences qui se manifestent à l’intérieur des Eglises. On y parle du harcèlement en général et du harcèlement sexuel en particulier, affirmant avec beaucoup de courage que cela arrive à l’intérieur des milieux œcuméniques et lors des rassemblements du COE. Je vous livre un petit paragraphe: «La Décennie manifeste la volonté des Eglises du monde entier de vaincre la violence institutionnelle et personnelle que subissent les femmes. Suite à des cas de harcèlement et d’agressions sexuelles survenus à l’occasion de quelques unes de nos réunions (…) les Eglises ont décidé d’introduire des mesures institutionnelles ou légales pour protéger les victimes des effets déshumanisants de la violence et du harcèlement sexuel» (‘Vaincre la violence: les Eglises en quête de réconciliation et de paix’)
Force est de constater que la question de la violence à l’intérieur des Eglises, inhérente à son humanité, à ses formes institutionnelles et à l’influence du milieu social, est un sujet soit oublié soit escamoté. A part quelques voix courageuses qui secouent régulièrement nos institutions, on n’en parle pas, on passe sous silence cette réalité-là probablement parce qu’elle blesse notre croyance à la pureté/sainteté de l’Eglise[1].
Mais il me semble encore nécessaire, pour avancer dans la compréhension de la violence qui se manifeste dans l’Eglise, d’essayer de comprendre en quoi elle consiste. Est-elle dans le cœur de chacun de nous, inhérente à la nature humaine, infectant par la suite la communauté? Est-elle plutôt de nature sociale, propre aux imperfections de la société et infectant ensuite les individus? Dans le premier cas de figure on dira que c’est notre structure biologique qui nous rend capables de la violence. Dans le second, il s’agit plutôt d’une approche philosophique et politique postulant que l’homme est naturellement bon et qu’il devient violent quand il est entraîné dans les dysfonctionnements de la société dans laquelle il se trouve. Ces deux visions pessimiste et optimiste coexistent aujourd’hui et il est intéressant de constater que le droit, qui s’attache surtout à la recherche de la culpabilité ou de l’innocence des prévenus, quand il désigne un coupable tient compte de ces deux approches. Ce sont les facteurs atténuants tels que la maladie psychique ou les dysfonctionnements du milieu familial ou social, par exemple.
Je viens d’esquisser, de manière assez sommaire, quelques-unes des réponses données à la question de l’origine de la violence. Mon objectif n’est que la mise en évidence de la réalité de la violence, qui touche toute les dimensions de la vie sociale y compris les religions et, cela va de soi, l’Eglise chrétienne. L’admettre c’est éviter le piège fatal qui consiste à idéaliser l’Eglise et par conséquent à escamoter ses crises et les résolutions violentes de celles-ci, quelles qu’en soient les formes de ces résolutions. Cela ne sert à rien d’occulter cette réalité car l’Eglise, en tant que société, est traversée par la violence qui est présente dans l’histoire humaine depuis toujours.
Depuis bientôt 40 ans un anthropologue français, René Girard, enseignant aux EUA, dévoile dans les milieux académiques et dans les media le rôle déterminant de la violence aux origines de la culture et de la religion. Il a étudié le mimétisme humain (imitation du désir du rival) qui conduit inévitablement à des explosions de violence et la manière dont les sociétés essayent de réguler ces conflits violents. L’œuvre de Girard est très importante et fascinante, mais je ne vais pas vous assommer avec des citations. Si je vous en parle ce n’est pas dans un souci d’érudition mais parce qu’il s’agit d’une œuvre qui nous offre un modèle de compréhension dont les conséquences pour les sciences humaines et pour la théologie sont incalculables. Voici brièvement ce que René Girard a trouvé au fil de ses recherches : étant persuadés que les crises violentes ne sont ni le fait du hasard ni de leur responsabilité, les rivaux cherchent toujours un coupable qu’il suffit d’écarter ou de mettre à mort pour que la paix revienne dans la communauté. Cela sans se douter que le fauteur de troubles désigné puisse être innocent de ce dont on l’accuse.
En effet l’humanité est confrontée depuis ses origines à des explosions de violence qui, si elles ne trouvent pas d’exutoire ou de dénouement heureux, la conduisent progressivement à la crise de tous contre tous, au paroxysme de la violence généralisée, capable de menacer l’existence même de l’humanité. Le problème c’est que, étant portés à désirer ce que désirent les autres, nos crises mimétiques nous entraînent dans une spirale sans fin aboutissant inévitablement à la vengeance meurtrière. Ce mécanisme qui transforme le «tous contre tous», tellement dangereux, en un «tous contre un», forcément apaisant, est à l’origine de la civilisation. Pour les sociétés archaïques il y a une violence «maléfique», celle du coupable qui menace l’existence de toute la communauté, et une violence «bénéfique» qui permet à la communauté, en se retournant contre le coupable, de retrouver la paix. Ce mécanisme est appelé le «mécanisme du bouc émissaire» au sens le plus courant, c'est-à-dire, l’hostilité collective à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes jugés responsables des maux (guerres, maladies, famines, déchaînement des éléments, etc..) qui s’abattent sur la communauté. Parce que le lynchage du fauteur de trouble est suivi d’un réel soulagement, on croit finalement qu’il y a là un miracle: le groupe refait son unité par un meurtre accompli par tous ses membres et il reçoit ainsi la certitude que la victime désignée était bel et bien coupable et qu’elle méritait son exécution. Paradoxalement, le groupe éprouve de la reconnaissance envers celui qui lui a permis de retrouver la paix et il en fait un héros ou un dieu. Le récit de cette crise avec la désignation du bouc émissaire et sa divinisation après son sacrifice s’appelle un mythe.
René Girard a trouvé de tels récits ou mythes dans pratiquement toutes les cultures. Ils sont la preuve que l’origine de notre culture est sacrificielle et religieuse et que le mécanisme du bouc émissaire a réellement permis de gérer la violence interne aux groupes sociaux. Avec la célébration de l’unité du groupe et la reprise des récits fondateurs, sont nés aussi les rites qui permettront à la communauté de rejouer la crise et son dénouement en sacrifiant régulièrement de nouvelles victimes humaines ou animales. Telle est selon Girard l’origine de notre culture: l’humanité est confrontée dès ses origines à l’ambigüité de la violence qui peut la détruire mais qui peut aussi la sauver, une fois qu’elle est ritualisée (l’expulsion en toute innocence de la violence par la violence). Cette découverte est choquante à bien des égards car elle va à contre courant de la pensée moderne qui peine à accepter que l’humanité se soit ainsi constituée et que la religion soit un facteur de progrès. Il n’est pas plus facile pour les humanistes d’accepter cela que pour beaucoup de croyants d’accepter que nous sommes des lointains descendants d’un singe. Il y va, en quelque sorte, de notre dignité… Cependant Girard pense qu’au stade où se trouvaient les sociétés archaïques, la violence victimaire n’était pas une question morale mais une étape nécessaire dans l’apprentissage de la vie en société.
Ce mécanisme fut tellement efficace qu’il a pu durer pendant des millénaires, jusqu’aujourd’hui. Il suffit de penser aux événements qui jalonnent l’histoire politique de l’humanité et, plus près de nous, aux guerres de religion, à la persécution des juifs, aux génocides, aux révolutions, aux racismes. Sans oublier, bien sûr, le monde du sport (pensez au sort de l’arbitre ou de l’entraîneur quand une équipe n’est pas à la hauteur), le monde de la concurrence et de l’ambition frénétique qui anime non seulement la vie économique et financière mais aussi la recherche scientifique et intellectuelle[2]. Pensez aussi à la fixation des milieux nationalistes sur les travailleurs migrants et les demandeurs d’asile: ils savent parfaitement bien que la raison des déplacements de population se trouvent très en amont, mais il est plus facile de criminaliser l’étranger pour justifier les mesures d’exclusion qu’ils auraient eux-mêmes beaucoup de peine à appliquer pour d’autre motifs (vous avez déjà remarqué comment ces milieux sont sensibles quand on les accuse d’inhumanité). Le «tous contre un» marche à fond dans notre société.
Concernant nos Eglises, ce n’est pas vraiment très différent. L’unité de l’Eglise est mise à mal? C’est la faute aux protestants. L’œcuménisme tourne en rond? C’est la faute aux catholiques, plus précisément à la Curie romaine, à Jean-Paul II ou à Benoit XVI. La société perd ses repères et sombre dans le relativisme? C’est la faute aux théologiens dont l’esprit critique a sapé la foi des fidèles, désormais incapables de démêler le vrai du faux. Nos Eglises se vident? C’est la faute à tous ces pasteurs ou prêtres qui ne visitent pas assez leurs paroissiens ou qui ne connaissent pas les règles de la communication moderne. Notre Eglise manque d’efficacité et d’argent? C’est parce qu’elle n’arrive pas à optimiser ses ressources, à se restructurer, à l’image des institutions modernes. Notre Eglise peine à se réorganiser? C’est la faute à ces vieux ringards qui mettent en doute la clairvoyance des autorités ecclésiastiques et résistent au changement. Nous sommes insatisfaits de nos Eglises qui manquent de discernement et sont incapables de formuler une vision mobilisatrice? C’est la faute au Conseil synodal ou à l’évêque. Et ainsi de suite.
C’est clair : nous fabriquons continuellement des boucs émissaires dans l’espoir de sortir de nos crises! Nous nous polarisons sur l’autre et nous efforçons de croire qu’il est un fauteur de trouble et qu’il porte de lourdes responsabilités dans ce qui ne va pas. C’est là notre réaction la plus spontanée. Mais la réalité c’est que nous n’en sommes pas sûrs. Et, selon Girard, nous en sommes de moins en moins sûrs. Pourquoi? Pourquoi doutons-nous aujourd’hui de l’efficacité du mécanisme du bouc émissaire en tant qu’exutoire de la violence, alors qu’il a fait ses preuves? Pourquoi l’idée que des rivaux devraient pouvoir s’asseoir ensemble, reconnaître les pulsions qui les habitent et les torts des uns et des autres, établir un contrat qui permet de vivre ensemble, nous semble aujourd’hui plus moral?
En ritualisant le meurtre du bouc émissaire les communautés archaïques ont pu être sauvées de leur violence. Mais ce mécanisme, pour qu’il soit efficace, suppose sa méconnaissance. Or l’impact du message biblique judéo-chrétien sur la culture, l’existence même d’une civilisation d’inspiration judéo-chrétienne, dévoile le mécanisme de victimisation. René Girard, dans les ouvrages où il analyse les textes bibliques[3], arrive à la conclusion que ces textes ont très tôt révélé ce mécanisme en ajoutant un élément qui l’empêche de fonctionner: la conviction que les victimes de substitution sont finalement innocentes et que Dieu est le défenseur de ces victimes. Ainsi le monde occidental d’inspiration judéo-chrétienne se distingue de toutes les cultures qui l’ont précédé parce qu’il «connaît» le mécanisme qui fabrique les boucs émissaires si bien que les rivalités mimétiques ne pourront plus être apaisées par la désignation d’une victime forcément coupable, même s’il feint l’ignorer! Les contacts avec les autres civilisations et la version laïque du judéo-christianisme qu’est la Déclaration universelle des droits humains, ont apporté au monde une révolution en révélant l’innocence des boucs émissaires. Voilà pourquoi les religions sont en crise, pourquoi le monde moderne est en crise. Même si le mécanisme essaie toujours de se mettre en place il y a, à l’échelle planétaire, un souci des victimes qui l’empêche de fonctionner correctement. Pour Girard l’humanité est arrivée à un point de non retour : soit elle s’enfonce dans la violence généralisée, chaotique, soit elle devient judéo-chrétienne au sens où elle intègre définitivement la non violence évangélique et le principe de la réconciliation. Mais lors de ces crises elle ne pourra plus être protégée par la fabrication de boucs émissaires.
Le regard que Girard jette sur l’évolution du monde actuel est sans complaisance et, en même temps, plein d’espérance. Serons-nous capables de sortir définitivement du mécanisme victimaire pour guérir de nos crises? Maintenant que nous connaissons le mécanisme, cela arrivera, c’est sûr. Mais puisque il n’a plus d’autre choix que la violence absolue (cf. les armes atomiques et biologiques ou le chaos terroriste rongeant notre civilisation de l’intérieur) ou la non violence, on doit admettre que nous sommes bien capables de faire le mauvais choix. Contrairement à l’optimisme humaniste Girard prend au sérieux cette possibilité mais en tant que chrétien il ne veut pas non plus exclure que la crise actuelle trouve un heureux dénouement. Dans les deux cas nous sommes à la veille de l’avènement du Christ au sens où la fin programmée du mécanisme du bouc émissaire nous introduit dans une ère nouvelle où il faudra clairement choisir entre la vie et la mort.
Qu’en est-il en ce qui concerne les Eglises? Malgré toutes leurs infidélités elles n’ont jamais ignoré le cœur du message de Jésus-Christ qui remplace l’efficacité du mécanisme du bouc émissaire par l’efficacité de l’amour des ennemis et de la réconciliation. Elles ont toujours proclamé cela même si leurs actes contredisaient parfois leurs paroles. Les compromissions, les silences, les défigurations du message, n’ont jamais pu occulter ce qu’il y a de révolutionnaire dans le message de Jésus-Christ et les Eglises ne peuvent qu’être les premières dans la dénonciation du mécanisme victimaire et de la falsification de la vérité qui consiste à stigmatiser l’autre pour sortir de nos crises. Faire la lumière là-dessus, proposer des chemins de dialogue et de réconciliation, accepter de se sacrifier soi-même plutôt que de sacrifier l’adversaire, voilà leur vocation prioritaire. Vaste programme pour des Eglises qui se cherchent, dans un monde sécularisé, se croyant en perte de vitesse alors que le message christique est plus actuel et nécessaire que jamais.
Si l’histoire du christianisme est celle de la progressive dissolution des éléments de violence naturelle et sacrée présents dans l’Eglise, nous ne sommes pas encore, malgré tout, au bout de nos peines. Il y a un regard évangélique urgent à jeter sur notre manière de vivre l’Eglise et, dans ce sens, le repérage des mécanismes de victimisation à l’intérieur de l’Eglise me semble incontournable. Nos Eglises sont menacées d’implosion pour les mêmes raisons que les institutions humaines qui, ne croyant plus à l’efficacité de la victimisation, doivent choisir entre la confrontation violente et le dialogue. Mais en ce qui nous concerne, il ne nous est pas permis de faire autrement que ce le Christ nous propose. Je sais bien que certaines voix, à l’intérieur de nos Eglises, ne manqueront pas de considérer un tel programme comme naïf, dans la mesure où selon la sagesse «de ce monde» il faut toujours tenir compte des rapports de force et engager le combat institutionnel, si nécessaire. Je me souviens d’avoir entendu un pasteur de mon Eglise affirmer publiquement, au moment où nous étions en train de réfléchir à sa réorganisation et en pensant aux collègues qui trainaient les pieds ou qui étaient fragilisés par le processus, «il faut y aller même si nous allons rencontrer beaucoup de cadavres sur la route». Il s’agit, bien sûr, d’une image, mais ô combien révélatrice d’un état d’esprit en tout contraire à l’évangile. Passer en force est une violence. Désigner ceux qui nous critiquent comme des imbéciles qui, de toute façon, n’ont jamais rien compris, est encore une violence. Croire que tout irait bien si les râleurs pouvaient être neutralisés c’est adopter le mécanisme du bouc émissaire comme une manière de gérer la vie de l’Eglise. Mais nous savons, les uns et les autres, que cela ne marche pas.
Je conclus par une citation du rapport intermédiaire du COE sur la Décennie pour vaincre la violence, «La communauté œcuménique des Églises affirme sa conviction que la communion de tous les saints, qui est un don de Dieu et a ses racines dans la vie trinitaire de Dieu, est capable de surmonter la culture de l'hostilité et de l'exclusion qui ne peut que déboucher sur le cercle vicieux de la violence. Cette communauté est devenue l'image de la possibilité de vivre ensemble dans la réconciliation, tout en reconnaissant que les diversités subsistent. Si cette communauté se fait l'avocate de la réconciliation de tous ceux qui, où que ce soit, sont victimes de la violence et propose des manières non violentes de résoudre les conflits, nous serons vraiment des témoins crédibles de l'espérance qui est en nous, en édifiant une culture de paix et de réconciliation pour toute la création»
Joël Pinto, le 16 mai 2009
[1] On redécouvre aujourd’hui - et pas seulement dans les milieux chrétiens - une de ces voix. Il s’agit du juriste, philosophe et théologien, Jacques Ellul (1912 – 1994) qui, dans deux ouvrages remarquables « Christianisme et anarchie »( Atelier de Création Libertaire, 1988 et La Table Ronde, Paris, 1998) et « La subversion du christianisme » (Seuil, 1984 et La Table Ronde, Paris, 2001) s’interroge sur le développement de la société chrétienne et de l’Eglise. Comment se fait-il qu’elles aient donné naissance à des organisations et à des comportements en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible ? Il y a évidemment de la provocation dans ses propos, mais la liste des points de contradiction est vaste et mérite réflexion. Ellul affirme par ailleurs que l’Eglise dans son organisation est en elle-même transgression de l’ordre de Dieu, mais elle produit en elle-même ce qui va éclater comme transgression de la transgression (SC, p.323)
[2] Cf. la réflexion de R. Girard sur l’histoire actuelle in « Celui par qui le scandale arrive », Desclée de Brouwer, Paris, 2001
[3] En particulier « Les choses cachées depuis la création du monde » (1978), « J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair » (1999), « La route antique des hommes pervers » (1985)
