Emotions, désirs et vocation (Psaume 40)
Thérèse Glardon
Le livre des Psaumes comme chemin vers soi et chemin vers Dieu. Dans ce recueil appelé «Louanges» Tehillim, presque un quart du Psautier est constitué de lamentations et d’appels au secours individuels!
Par le réalisme des expériences relatées, la vérité criante des sentiments évoqués, ce livre nous rejoint dans notre humanité et nous apprend à ouvrir notre existence et à la relier à Dieu: il constitue ainsi une véritable école de prière.
1. «Il m’a fait remonter…» (v.3)
La prière de reconnaissance du Psalmiste n’est pas de prime abord « iturgique», mais elle est issue de son vécu. S’il exprime la louange et la reconnaissance, c’est parce que suite à sa prière (espérer, hwq ,c’est toujours à nouveau «jeter l’ancre» en Dieu, c’est se tendre et l’attendre de tout son être), il a fait l’expérience que Yhwh, le Sauveur, s’est penché jusqu’à lui et l’a visité au fond de son «gouffre» (v. 3) pour l’en faire remonter.
«Des profondeurs, je t’appelle Seigneur» (Ps 130,1). Prier ce n’est donc pas se présenter à Dieu en robe pastorale, mais partir de là où nous sommes. Prendre conscience de ce qui nous habite, va de soi quand tout a bien été dans notre journée, quand nous sommes heureux et satisfaits, mais les choses sont différentes quand nous trouvons en nous des sentiments chaotiques que nous n’aimons pas. Prier c’est résister à la tentation de nous «endimancher», de nous rendre d’abord acceptables, mais c’est exprimer à Dieu aussi ce qui nous obsède, nous irrite, nous écrase ou nous fait peur.
Ce psaume s’ouvre sur une proclamation pascale (v. 2-3) qui nous concerne au plus haut point : les situations douloureuses ou problématiques que nous pouvons traverser ne sont plus des pièges bourbeux ou des puits sans fond où nous perdons pied (v. 3a), mais en réponse à notre cri [wv , notre plainte, même étouffée, deviennent des lieux où Dieu nous rejoint et nous libère. Au mouvement ascendant de mon appel, correspond le mouvement descendant : «il se penche vers moi». La bascule des versets 2 et 3 avec la symbolique corporelle font surgir une image forte de résurrection (v.3b) qui transcende la distance historique: faire miennes les paroles d’appel au secours de ce psaume, m’entraîne hors de la fermeture ou du repli sur moi-même, dans une mise en mouvement, une dynamique de salut. Les sentiments du psalmiste, une fois traversés et exprimés, évoluent d’eux-mêmes.
Après le passage difficile, il fait l’expérience que quelque chose chante de nouveau en lui (v.4). Dans tout ce processus, il ne se force pas à croire que tout va mieux, il devient non pas le sujet mais l’objet d’un salut reçu de Yhwh (le «je» n’apparaît qu’en 2a, le «il» par contre est répété six fois).
2. Traverser la difficulté en relation avec Quelqu’un
Ouvrir toute sa vie à la réalité de cette résurrection pour expérimenter la «stabilisation de ses pas» (3d), suppose une prise de conscience pour soi-même, puis une mise en relation avec Dieu la profondeur de la réalité vécue, surtout avec son intensité émotionnelle. Or ce processus est loin d’être chose aisée ou solution de facilité. Transformer sa vie en prière est un «travail» ou une askesis , la délivrance n’est pas une réponse immédiate et automatique: le psaume 40 a été précédé du long dialogue des psaumes 38 et 39 avec lesquels il forme une unité qui inclut également le 41. ( «Je suis sur le point de tomber, je n’arrête pas de souffrir… je suis sans force… Seigneur, ne m’abandonne pas!»)
Ainsi que le montre le psaume 40, grande est la tentation de recourir aux stratagèmes des Rehavim (les agités, les superbes, les arrogants) pour s’en sortir, ou de se laisser glisser sur une pente facile mais trompeuse ( les «idoles» ou les «vanités» -versions grecque et syriaque) . On peut à ce propos mettre en parallèle la tactique d’Elie en 1 Rois 18: la volonté de surmonter par la force, l’efficacité brutale, ou bien l’illusion de la rapidité - ou encore la foi «en tous les efforts que nous faisons pour contenter tout le monde» ou notre bon vieux perfectionnisme! Tels sont les «suppôts de mensonge» du v. 5b : pièges attirants car ces solutions ont l’air prometteuses de prime abord, mais elles déçoivent finalement et nous laissent vides et découragés.
Le Psaume 40 nous livre là une clé au verset 5: celui qui est déclaré heureux n’est pas celui qui surmonte et gagne des batailles à la seule force du poignet. Mais est heureux et mis en mouvement ( cf. le «en marche» de Chouraqui) – double sens de yrva ‘ashrey auquel correspond le yrva ‘ashouray du verset 3b – celui qui met sa confiance, se réfugie, trouve sa sécurité jfb dans le Seigneur». Déclaration scandaleusement libératrice, solution non pas régressive et infantile mais provenant de l’adulte, «l’homme fort rbg»! (v.5a - voir aussi Ps 127,2). Autre possibilité de traduction: «Heureux tous les humains qui pour devenir forts mettent en lui leur confiance.»
Cette humble foi nous invite à nous ouvrir au laisser agir divin (v. 6) et ouvre nos yeux sur une source d’émerveillement constant : «Tant de choses étonnantes… Tu n’as pas ton pareil pour tout mettre en place» (double sens de Ër[ au v. 6). Le passage du «je - il» (v. 2-5) au «je - tu» (v.6-9) fait partie de la découverte d’une théologie priante.
3. «Tu ne désires ni sacrifices ni victimes» (v.7)
«Tu ne désires pas les efforts et mérites de mes nombreuses activités » continue le verset 7, («Tu ne désires ni sacrifice ni offrande…ni holocauste ni expiation »). «Tu me demandes avant tout de t’écouter» («Tu m’as creusé l’oreille»), aussi au travers de mon corps (cf. leçon de la LXX:«Tu m’as formé un corps»). Devenir réceptif suppose de s’arrêter, de devenir présent, éveillé, ouvert. Constater qu’il est plus facile de se précipiter sur l’urgent à faire plutôt que de prendre un temps de recueillement et de recentrement, fait certainement partie de notre expérience quotidienne. Ou bien lorsque nous tentons de faire silence et de prier, ce sont toutes nos préoccupations et diverses préparations ( rencontres, lettres, démarches, prédications, etc…) qui se mettent à défiler sous nos yeux! «Or ce n’est pas d’abord mon service mais moi-même, ma personne, que tu attends » : ainsi pourrait-on transcrire en langage d’aujourd’hui l’articulation des versets 7 et 8. Il est plus souvent facile de faire quelque chose plutôt que d’être ; mais le fait que rien n’est attendu ou exigé de lui libère le psalmiste, qui déclare :«Alors j’ai dit / je dis: Voici je viens, dans le rouleau du livre ta Parole est là qui me rejoint - yl[ bWtk»(v.8).
«Ce que tu demandes (autre lecture des Versions), c’est-à-dire ta volonté, c’est que j’entre dans une relation personnelle d’amour avec toi» (v.9a). ˆ/xrieie signifie d’abord délices, puis désir, plaisir et volonté. La polysémie de ce terme témoigne d’une grande et surprenante réconciliation, d’une unification intérieure entre ces différents domaines en apparence si opposés. La menace apparente que je peux ressentir face au terme exigeant de «volonté de Dieu» se transforme en promesse. Car faire sa volonté suppose d’accepter d’être l’objet de ses délices et l’aimer en retour. Accomplir ses commandements devient alors «facile» (voir Jn 14, 15 «Puisque vous m’aimez, vous garderez mes commandements», 1 Jn 5, 3 : «Ses commandements ne sont pas difficiles», et le «Aime et fais ce que tu veux» de Saint Augustin). Ainsi que le montrent ces versets 8 et 9, dégagement et unification de son être sont deux réalités qui émergent chez le psalmiste dans son dialogue vrai avec Dieu
4. «Ta Torah au centre de mes entrailles»(v. 9b)
Le cœur du Psaume nous révèle la découverte de l’intériorité. Après avoir fait l’expérience du Dieu qui descend des cieux pour lui répondre (v.2), le psalmiste découvre l’autre pôle: au cœur de son être avec ses émotions et dans toute son incarnation, il découvre Sa loi, son enseignement, comme l’arbre de Vie au milieu, au centre du jardin de l’existence ( Ë/tB ) - un Dieu qui parle aussi au travers du corps, des désirs profonds, des sentiments, intuitions, toute la partie de l’irrationnel, voilà ce qui est inclus et suggéré par le terme hébreu y[ ;mE «entrailles»! On constate la même bi-polarité au Ps 16,7: «Je bénis le Seigneur qui me conseille (le jour), la nuit mes reins m’instruisent», Torah et chair, raison et intuition, activité et réceptivité … transcendance et immanence.
L’opposition ancienne et nouvelle alliances ne correspond pas à l’Ancien et au Nouveau Testaments, ou à la Loi de Moïse face à la grâce du Christ, mais bien à la différence radicale entre d’une part une exigence qui vise le comportement extérieur , une utilisation légaliste et chosifiante de la Torah, et d’autre part une dynamique intérieure donnée «au cœur» («Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes» Jr 31,33 ; «Je mettrai en vous mon propre Esprit et je ferai que vous suiviez mes lois et mes ordonnances» Ez 36,27). Un Dieu qui vient parler à notre vie intérieure pour l’appeler à la communion et à la collaboration avec lui.
Voir à ce propos ce que déclare Pierre Janton dans son livre Cette violence d’abandon qu’est la prière: «Le dépouillement ne consiste pas à se dépouiller du désir, mais à dépouiller le désir de toute prétention à l’autonomie vis-à-vis de Dieu. Le désir ne devient bon que lorsqu’il s’abandonne à Dieu pour se réaliser par lui et non parce que son objet aurait au préalable reçu l’approbation divine».
Tout le témoignage du psalmiste, son « annonce » (v.10a) consiste à « incarner » en lui-même, selon le jeu de l’homonymie contenue en ytrcb , cette « justice-salut » qdx Il est surprenant de constater combien l’Evangile est au cœur de ce psaume, depuis le commencement jusqu’au centre, mais qu’en est-il de la fin?
5. Le problème de la seconde partie du psaume (v. 13 à 18)
Comment, après l’assurance du verset 12: «Ta bonté, ta fidélité… me préserveront toujours», comprendre ce retour en arrière avec les «malheurs» qui s’accumulent et les «fautes… plus nombreuses que les cheveux de ma tête, le courage qui l’abandonne» (v.13)? S’agit-il de l’évocation d’un état antérieur à la délivrance dont il témoigne dans la première partie? Pourtant l’accompli des verbes hébreux est toujours le même, et les traductions hésitent entre des scénarios différents. Les exégètes, constatant ce brusque changement de thématique et de tonalité, ont souvent parlé d’une adjonction d’un psaume de lamentation, proche du Ps. 70, à un psaume d’action de grâce, mais l’analyse structurelle révèle par les récurrences l’unité profonde entre les deux parties v. 1-12 et v.13 –18 .
Pourtant la succession de jubilations - lamentations, telle qu’elle apparaît non seulement dans ce psaume 40 mais dans les Psaumes en général, et qui nous surprend souvent, fait bien partie intégrante de notre existence. Par là, le constat de la seconde partie du psaume rejoint profondément notre expérience. La recherche de l’aide divine est toujours à refaire, l’auteur ne cache pas cette difficulté comme il n’a pas non plus, dans la première partie, dissimulé la vérité du salut de Yhwh (v.11).
Sa vérité émotionnelle peut même surprendre avec l’expression de son ardente colère et de ses invectives contre ses ennemis (v.15 à 17). N’est-ce pas là un processus libérateur, qui ne justifie en aucun cas un quelconque «passage à l’acte», mais qui met en lumière la « valeur thérapeutique des Psaumes » (Römer) ? La structure des versets 14 et 18 avec son inclusion «aide-secours» et «délivrer- libérateur» révèle une importante découverte au verset 18 ab. Après avoir refusé tout processus de victimisation, en se désolidarisant de ce qui causait son malheur et en mettant ainsi sa souffrance à distance, il débouche sur la découverte de sa pauvreté ontologique et de la grâce offerte : «ˆÔ/yb]a,˝w“ ynI∞[; y nI•a}˝w" Quant à moi, (je suis et serai ) toujours sujet à la souffrance, au besoin et au manque, mais à ma radicale insuffisance, Dieu y a déjà pensé, il y a pourvu et répondu bvj». C’est pourquoi il s’exclame à la fin : «Ne reste pas derrière moi ou en arrière, mais sois devant moi et à côté de moi !» Non pas misérabilisme défaitiste mais vérité libératrice (voir Jn 8,32 : «Vous connaîtrez la vérité-réalité et elle vous affranchira»).
Les fragilités et les souffrances se transforment ainsi en portes d’espérance, passages par où peut se glisser le rz[ divin. «L’impuissance offerte produit un fruit de communion au-delà de toute espérance».
6. Quelques pistes d’intégration psycho-spirituelle en conclusion
D’après le Psaume 40 le chemin de la remontée passe par la descente (v. 2-3) et pour sortir de quelque chose il faut d’abord y entrer. Ce qui a l’air d’une Lapalissade est bien loin d’être acquis pour nous humains. Accueillir d’abord non pas ce que j’aimerais qu’il soit ou ce qui devrait être, mais ce qui est là, aussi en moi ( v. 3ab et 15-16) , l’ouvrir, le dire à Dieu, est la voie qui conduit à la stabilisation, à l’apaisement et à la joie (v. 3 cd – 4). Exprimer mon ressenti permet ensuite de le laisser aller, de le dépasser, de même que pour Gédéon l’accès au shalom passait par la rencontre avec l’ange et l’expression de son deuil, et que pour Elie l’entrée dans le silence se faisait après la traversée de la tempête, du tremblement et du feu. Le fait de se confier conduit à la confiance. L’accueil non jugeant dont je suis l’objet et l’altérité de l’autre/Autre, permettent la disparition de l’auto-censure, de l’illusion et de la manipulation.
Le livre des Psaumes comporte toute la gamme des sentiments humains, même jusqu’aux plus noirs (Ps 88), il nous apprend à demeurer en dialogue au sein de tout ce que nous vivons.
C’est toujours une expérience bouleversante de découvrir qu’en accédant au cœur de ce que je vis au plus profond de mon corps, aux « entrailles » (v. 9b), je découvre ce que je dois faire (pôle B) de la même manière que je peux lire dans la Torah (pôle A ), qui devient vivante et proche (v. 8 cd). Ainsi s’unifie autour de l’arbre de vie la totalité de mon existence qui se met à fleurir dans le ˆxr - ≈pj (v.9a).
«Passer de la tête au cœur» (sens héb. qui inclut la chair), selon l’expression des Pères, est un chemin de maturation, qui suppose une disponibilité spirituelle, une lente et patiente incarnation (7b, 9b) et qui débouche sur une découverte de la divine compassion (v.12) et de sa pauvreté - fragilité (18 a), la clé qui lui ouvre la richesse de Yhwh (inclusion 14a –18cd).
Le livre des Psaumes constitue ainsi une école d’authenticité et une école de prière. Nul besoin de s’étonner qu’il reste le livre le plus lu et utilisé de l’AT et le plus cité du NT!
Pistes d’application et de mise en œuvre du Psaume 40:
Dans ma journée, prendre un temps pour prendre conscience de ce que je vis. Puis l’ouvrir, l’offrir à Dieu (voir Ro 12,1: «le culte raisonnable»), en exprimant ou en écrivant mon propre psaume.
Laisser ensuite Dieu me rejoindre au cœur de mon sentiment ou de mon besoin… Etre à l’écoute d’une parole, d’une intuition, d’un désir profond…
Thérèse Glardon, 6.06.2006
