E.T. prémisses ou prémices

Thérèse Glardon

 

Le grand oublié

Paradoxalement, celui qui dès l’origine prélude à la naissance de toute vie sur terre comme à celle de l’Eglise, est le grand oublié de la théologie occidentale, celui sur lequel on fait silence, un silence d’ignorance, un silence gêné. Nos pratiques ecclésiales ne lui offrent dans la plupart des cas, que le strapontin de secours réservé au dernier arrivé.

Pourtant l’Esprit-Saint est celui qui par excellence fait le lien entre l’Ecriture et l’expérience. Il rend l’expérience intelligible à la lumière de l’Ecriture et inspire sa verbalisation théologique. Il applique l’Ecriture à toutes les facettes de l’expérience, à toute l’étendue de la vie et de l’histoire. Il est à la source de toute connaissance authentique.

Il est aussi l’Esprit de l’amour jailli de l’impuissance de la croix du Christ, folie méprisable aux yeux de ce monde et pourtant sagesse irréfutable de Dieu. Voilà qui nous introduit dans le grand mouvement circulaire de la vie Trinitaire !

Cependant les milieux et les mouvances qui se réclament de son expérience, ne la conçoivent habituellement que sous l’angle de l’immédiateté, et sont hélas souvent rétifs à tout ce travail théologique qui doit nécessairement l’accompagner. Demeurant dans un mal-être face à l’institution, ces milieux restent généralement en marge des Eglises officielles, ou mal intégrés à l’intérieur de celles-ci. Tout un travail d’intégration est à réaliser ou à poursuivre dans ce domaine.

En ce temps de l’Eglise dans lequel nous nous trouvons et pour que cette jonction «expérience et réflexion théologique» puisse se réaliser, nous avons à redécouvrir ce parent pauvre ou ce Grand Oublié qu’est l’Esprit-Saint. Pour que notre vie soit féconde, sa Personne et son action sont à retrouver, à remettre en valeur plus que jamais. La Parole et l’Esprit agissant conjointement et ne devant jamais être dissociés, notre théologie sera forcément pneumatologie.


Le souffle sans cesse créateur

«Je crois en l’Esprit-Saint », présent mystérieusement au cœur de l’Eglise et du monde. Il est Celui qui fait naître de la vie de Dieu et qui « renouvelle la face de la terre» (Ps 104,30). Toute croissance vient de lui, il est le levain dans la pâte, il fait advenir le Royaume. Il est le vent insaisissable, léger et pourtant irrésistible, qui murmure et rugit depuis l’aube de la création. Il est le feu brûlant qui unit malgré toutes les oppositions, qui fait que le miracle de la rencontre ait lieu et qu’elle se produise effectivement.

Il rapproche les ossements desséchés que nous sommes à l’intérieur de l’Eglise et de la société. Vin nouveau, il réclame des outres neuves. Il nous fait sortir des tombeaux des structures mortifères, il met au large et dynamise pour qu’ait lieu la révélation des filles et des fils de Dieu.

Il est celui que l’on a appelé le «Grand Dérangeur», il vient bouleverser le monde et y faire advenir sa propre révolution, créatrice d’un monde nouveau «où la justice habitera» (2 Pi 3,13).

Il fait surgir l’espérance impossible à nous humains, il nous remet debout, il nous rend la vue et nous fait bondir et danser de joie. Esprit de tendresse, il nous donne de pleurer avec ceux qui pleurent, d’être à même de panser les plaies, de bercer et de consoler. Il est le Paraclet (celui qui est appelé auprès de quelqu’un en difficulté), il épaule nos combats.

Il est l’Esprit - plénitude inépuisable de dons toujours renouvelés, sans lequel ce que nous faisons n’a que peu de portée. Car il est celui qui nous inspire l’acte centré qui fait mouche et qui réalise le dessein d’amour divin éternel et bienveillant au cœur du monde.

Irrésistible, il est pourtant ultimement résistible, comme le Fils, comme le Père: vulnérable, fragile, il ne s’impose pas. Colombe sans défense, il peut être attristé. Humble, il frappe à la porte, attendant qu’on lui ouvre. Sans nous il ne peut rien. C’est pourquoi, vu l’urgence des temps, il ne cesse de soupirer, de tirer et de pousser, d’œuvrer de tous côtés pour transformer nos situations, le monde, à commencer par nos cœurs, pour que vienne le Royaume.

Merveille de grâce, comme le papillon aux délicates couleurs qui vient se poser sur le dos de ma main! Je puis le contempler avec émerveillement, non le capturer et l’atteler à mes desseins. Il échappe à toute tentative de mainmise.

Il est à l’œuvre pour réaliser l’unité du Corps du Christ qui transcende heureusement nos barrières. Cette réalité du Corps rejoint celle de la communion des saints dans l’espace et dans le temps.


Une spiritualité incarnée

Je crois en la nécessité d’une spiritualité incarnée dans l’humain et le quotidien, une intériorité à partir du corps que nous sommes et connectée à tout ce qui nous entoure; elle vient irriguer les profondeurs, et sans elle tout est froid et desséché. La méditation, la prière, la contemplation en font partie, selon la tradition spirituelle présente dans l’Eglise depuis des siècles. Elles ont besoin d’être reliées à toute notre personne vivante, dans l’ici et maintenant.

Le «ora et labora» ( prie et travaille ), qui fait partie de cette tradition, est aussi là pour nous aider. Mis en pratique, il peut revêtir de multiples formes mais s’inspire toujours de cette antique conviction: «C’est dans le retour (à la paix) ainsi que dans le repos, que vous serez sauvés, c’est dans le silence et la confiance que vous trouverez votre force» (Es 30,15). Ce verset pourrait se résumer par les termes de «retraite» ou de «désert», et ceci à l’intérieur de temps différents: une heure, un jour, une semaine, une année… Pour cela, des lieux-sources où vivent des communautés priantes sont des ressources mises sur notre chemin. Je crois d’ailleurs que la créativité théologique ne se fait jamais aussi bien que sur ces lieux priants, le travail d’unité également – celui de l’unification de la personne, de l’Eglise, et du monde en vue de la paix.
 


Le porche du mystère

Je crois qu’ultimement tout est don et que tout labeur véritablement fécond ne dépend pas de nos efforts, si nobles ou si échevelés soient-ils (Ps 127,2).

La théologie est aussi faite pour nous aider à réaliser que les choses sont incompréhensibles. Elle ne se dit jamais si bien que par la poésie. Bien faite, elle nous introduit au mystère!

Viens à la brise du soir,
dans le jardin du monde de nos catastrophes,
Père qui te mets en peine de tes créatures...
Viens Esprit qui soupires, Esprit qui souffles
des quatre vents des cieux
et des quatre coins de la terre!
L’Esprit et l’Epouse disent:

«Viens, Seigneur Jésus,
ultimement et maintenant,
dans l’histoire du monde et de l’Eglise,
dans l’histoire de nos vies!»



Pentecôte 2003