Pourquoi Saint Ignace séduit-il les réformés ?
Ursula Tissot
Comme c'est bizarre! Après avoir été la bête noire des protestants pendant quatre siècles, saint Ignace commence à les séduire. Depuis quelques années en effet, des réformés de plus en plus nombreux, et parmi eux beaucoup de pasteurs, s'adonnent aux exercices spirituels. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, Ignace était considéré comme l'ennemi juré des réformés, et même si l'œcuménisme a fait du chemin, sa pensée reste suspecte, ne serait-ce qu'à cause de son allégeance totale au pape et à l’Eglise. Comment peut-on faire confiance à quelqu'un qui a dit que si vous voyez blanc, il faut croire que c'est noir, si l'Eglise hiérarchique en décide ainsi? (Exercices spirituels, 365,1). Cette phrase, à elle seule et avec tout ce qu'elle présuppose, constitue un obstacle insurmontable pour la pensée réformée. Et il y en a d'autres: la direction de conscience par exemple. Tels qu'ils sont décrits dans le manuel, les exercices spirituels supposent un directeur qui donne les exercices et un retraitant qui les reçoit. Le directeur est censé contrôler les moindres détails du vécu du retraitant, et le retraitant est invité à faire docilement les exercices et à confier au directeur ses états d'âmes, ses difficultés, ses réussites et ses échecs. Cette disposition doit permettre au retraitant de chercher et de trouver davantage la volonté divine dans les choix de vie en vue du salut de son âme (Annotation 1,4).
L'intention est louable certes, mais l'instrument redoutable : la manipulation et le viol des consciences, largement dénoncés dans l'histoire de la très puissante et influente Compagnie de Jésus, sont toujours possibles.
Que se passe-t-il donc pour que des réformés se risquent tout de même à faire des retraites selon les Exercices Spirituels de saint Ignace? On peut d'ailleurs se demander comment il se fait que des réformés s'astreignent à des exercices spirituels quels qu'ils soient? Car l'objection la plus fréquente face à l'idée même de faire des exercices de prière, c'est que l'Esprit souffle où il veut et que vouloir faire des exercices dans ce domaine est une contradiction dans les termes: du moment que l'Esprit est insaisissable, on ne peut pas lui mettre la main dessus. Par ailleurs, tout est grâce, Dieu se donne comme il veut et quand il veut, et tout effort pour l'atteindre par soi-même est vain.
A ces objections majeures, on pourrait en ajouter d'autres : par exemple que les Exercices Spirituels sont inaccessibles à la mentalité moderne. La sensibilité d'Ignace, encore proche du monde médiéval et de la chevalerie, n'a en effet pas grand chose à voir avec nos modes expressions contemporains, pas plus d'ailleurs qu'avec le monde biblique auquel la Réforme est si attachée.
Comment se fait-il alors qu'Ignace séduise malgré tout certains réformés?
Je ferai d'abord une considération préalable: les Jésuites sont des hommes intelligents, cultivés et capables de s'adapter dans toutes les circonstances. Au fond ce sont de très fins herméneutes: ils ont su relire les Exercices en fonction de notre époque; ils ne parlent plus de direction de conscience, mais d'accompagnement spirituel, et, pour ce que j'en ai vu, les enseignements sont présentés en laissant une très grande liberté. Les règles, les points, les conseils sont donnés clairement, mais sans contrainte, toujours sur le mode: "essayez et vous verrez". Le côté très directif est laissé dans l'ombre, et pourtant je n'ai pas l'impression que la pensée d'Ignace
soit trahie. Ce changement de style n'est pas seulement bienvenu pour les réformés. Car aujourd'hui, même les catholiques ne s'astreindraient pas volontiers à la discipline rigoureuse des origines.
La place de l'Ecriture dans les Exercices.
Le point des Exercices le plus séduisant pour les réformés est sans conteste la place faite à l'Ecriture avec la méditation de l'Evangile, le temps considérable qui lui est consacré, une manière originale d'aborder la Parole.
Or la Bible est indissociable de la piété protestante. Jusqu'à un passé récent chaque réformé la lisait quotidiennement dans son "culte personnel"; le père la lisait également en famille au début des repas; et bien évidemment, avec la prédication, la Bible était au cœur du culte dominical. On la connaissait donc très bien. Mais cette fréquentation assidue de l'Ecriture est en train de se perdre. Par ailleurs, la Bible devient de plus en plus un pur objet de connaissance : les réformés l'abordent avec sérieux dans des groupes d'études bibliques, dans des séminaires ou à la faculté de théologie, mais l'approche y est souvent si intellectuelle que la Bible ne les nourrit plus. Et voilà que certains d'entre eux retrouvent le goût de la Parole chez Ignace, grâce à ses exercices spirituels! Chacun y trouve son compte pour des raisons personnelles, mais en général, ce qui rend ces retraites attractives, c'est la conjonction des éléments suivants :
1. le contenu d'une retraite ignacienne avec:
a. la méditation prolongée de la Parole de Dieu
b. la logique interne des textes proposés, sa dynamique
c. l'apprentissage de quelques règles fondamentales qui régissent la vie spirituelle
2. le cadre d'une retraite ignacienne avec:
a. le silence
b. l'apprentissage de l'oraison et des différentes relectures
c. l'accompagnement.
Je décrirai brièvement ces différents points en relevant ce qui, paradoxalement parfois, retient plus spécialement l'intérêt des réformés.
1. Le contenu de la retraite
Si pour les lecteurs de cette revue, le contenu d'une retraite n'a probablement pas de secret, pour nous autres réformés tout ou presque est nouveau : se taire devant un texte, puis prier à partir de ce texte, relire ces heures des méditation qu'on appelle des oraisons et ces journées passées avec le Seigneur, partager son vécu avec un accompagnateur, découvrir les règles du discernement…
a. la méditation prolongée de la Parole de Dieu
J'ai fait ma première retraite ignacienne, il y a plus de vingt ans. C'était Shunem, les grands exercices, donnés dans le cadre du renouveau charismatique. A l'époque, j'étais licenciée en théologie depuis quinze ans, mon cœur était sec et pour moi, la source s'était ensablée. A vrai dire, en m'inscrivant à cette retraite, je ne savais pas trop où je mettais les pieds. Mais je n'ai pas été déçue: me taire, écouter, comprendre ce que Dieu avait à me dire à travers sa Parole, c'est ce dont j'avais justement besoin. Dans ma vie spirituelle, il y a un avant et un après Shunem.
Rapidement j'ai mesuré la force, je dirais même l'efficacité de la pédagogie d'Ignace.
Car comment faire silence pendant près d'une heure sans se perdre, s'ennuyer ou faire un travail cérébral? Avec les conseils d'Ignace c'était possible, et j'ai fait l'expérience que mon cœur se dilatait peu à peu. Je me suis mise à suivre le Christ comme si j'étais parmi les disciples. Je me suis frottée à la foule qui l'entourait, j'ai parfois argumenté avec les pharisiens. Je me suis longuement arrêtée à contempler le Christ en croix. Je me souviens d'une nuit où le pardon a détendu tout mon corps : une grâce saisissante! L'Evangile reprenait des couleurs, il ne m'épargnait pas non plus : j'étais parfois profondément ébranlée. Certaines de mes convictions se sont écroulées; tant mieux, car une relation plus authentique avec le Christ a pu renaître. Souvent la lumière se faisait aux "colloques", ces moments de prière qui suivent le temps de la contemplation, avec cette question: "et moi Seigneur, qu'as-tu à me dire, que dois-je comprendre, que veux-tu que je fasse? "
Dans les Exercices, Ignace propose donc d'aborder un texte de manière inhabituelle pour une théologienne : voir, entendre, sentir ce qui se passe, entrer en quelque sorte dans la scène évangélique, prendre du temps pour cela, puis interroger le Christ, faire un colloque avec lui. Pour aborder ainsi un texte, il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup de connaissances exégétiques. Trop simple, diront peut-être les spécialistes. Et pourtant je crois que les quelques points donnés avant la méditation suffisent pour éviter les méprises; si malgré tout quelqu'un s'éloigne du sens obvie, l'accompagnateur auquel il parlera pourra toujours rectifier. Mais cette méthode simple n'oblige pas non plus à mettre entre parenthèses des connaissances exégétiques plus élaborées, bien au contraire. Rien n'empêche un féru d'exégèse de remettre le texte dans son contexte, de tenir compte des destinataires des différents évangiles et de l'intention que les auteurs bibliques avaient en rédigeant tel ou tel passage. Ces connaissances, souvent intellectuelles, sont alors vivifiées quand on médite les textes avec les sens, puisqu'au lieu de voir les choses de loin, le retraitant se laisse interpeller, est partie prenante d'une dispute ou d'un miracle, s'ouvre de tout son être à un enseignement. La connaissance devient alors expérience et l'expérience se fait connaissance.
b. la logique interne des textes.
On retrouve dans la progression de la retraite un itinéraire traditionnel qui, par la prise de conscience et la confession de son état de pécheur devant Dieu, conduit le retraitant à s'ouvrir à la volonté de Dieu. Ce sont les textes bibliques et quelques autres textes propres à Ignace qui jalonnent ce parcours Si la ligne d'une retraite est donc clairement définie, les chemins pour y parvenir sont multiples. Il y a beaucoup de souplesse quant au choix des textes proposés et, l'Esprit Saint aidant, ceux-ci parlent de manière très personnelle aux uns et aux autres.
c. l'apprentissage de quelques règles fondamentales qui régissent la vie spirituelle
La joyeuse liberté spirituelle des réformés a aussi son revers : elle manque de corps! Comment se comporter quand on a par exemple de la peine à prier, comment garder une constance dans la vie spirituelle au quotidien? Les règles du discernement spirituel, les relectures, la pratique de l'accompagnement sont une découverte importante pour les retraitants réformés; ils s'y réfèreront par la suite. Même si dans notre Eglise il y a des spirituels, on parle même de mystiques (Carl.-A. Keller, Calvin mystique, Labor et Fides 2001) nous n'avons pas vraiment de guides pour nous aider à vivre notre spiritualité.
Autrefois on était si bien tenu par sa foi de réformé, si bien ancré dans son identité qu'on tenait debout même en situation de minoritaire. Aujourd'hui, les liens communautaires se sont distendus, chacun est livré à lui-même. Dans cette situation nouvelle, il manque des repères pour s'orienter, des pédagogues, des gens proches qui rassurent, qui accompagnent, qui balisent le chemin.
Le discernement spirituel est certainement un chapitre clé dans l'intérêt que les réformés portent à la pensée d'Ignace. Avouons-le, là encore nous sommes démunis. Agacés et méfiants quand un fondamentaliste, un évangélique ou un charismatique nous dit sans nuance: "Dieu m'a dit…", nous n'osons même plus imaginer que Dieu pourrait vraiment nous interpeller par sa Parole et si ça nous arrivait, nous n'en ferions pas état, de crainte de nous tromper. Voilà pourquoi les règles de discernement ainsi que d'autres règles concernant la vie spirituelle nous sont précieuses, car elles donnent un cadre dans un domaine où nous pensions que tout devait être libre et spontané puisque c'était le domaine de l'inspiration de l'Esprit.
2. Le cadre de la retraite.
a. le silence
Le silence est constitutif d'une retraite ignacienne. Mais nous, depuis que la Réforme s'est débarrassée des couvents, nous l'avons perdu. A notre époque où le bruit et le stress étouffent tout, il n'est pas si étonnant que beaucoup de gens soient allés le rechercher en Orient. On comprend bien aussi que l'invitation à faire une retraite chrétienne en silence soit devenue attrayante, malgré les appréhensions que cela peut susciter. A ce propos, il me semble qu'il faudrait parfois accorder plus de temps pour expliquer la raison du silence prolongé au delà des oraisons, plus de temps aussi pour aider au début les retraitants à s'arrêter, tout simplement. Mais une fois les difficultés initiales surmontées, les réformés, comme les autres, se rendent bien compte que l'abondance des grâces reçues est due en partie au silence. Ils découvrent aussi que le silence permet un mode de communication insoupçonné avec les autres participants: quand le superflu est écarté, il reste l'essentiel: un regard, un geste suffisent souvent pour comprendre.
b. l'apprentissage de l'oraison et des différentes relectures
Une des inquiétudes de ceux qui font leur première retraite, c'est de savoir comment ils vont vivre une heure de silence avec un texte. Pour certains c'est difficile. Je me souviens d'avoir accompagné un baptiste, un homme très actif dans son Eglise, qui s'est rendu compte qu'il était incapable de s'arrêter et d'écouter. Au bout de trois jours, il s'apprêtait à repartir quand tout à coup le tourbillon s'est apaisé. "Pour la première fois de ma vie, j'ai enfin donné la parole à Dieu", m'a-t-il confié. Les étapes qui structurent l'heure d'oraison aident beaucoup les retraitants à apprivoiser le silence: il y a un début, il y a un milieu lui-même divisé en plusieurs points, il y a une fin, le colloque, voire le triple colloque, qui est un temps de prière; et si ça ne s'est pas très bien passé, la relecture permet de faire mieux la prochaine fois. Le bienfait d'une telle structure, c'est d'éviter qu'on ne tourne en rond pendant une heure, que l'esprit ne vagabonde quand le texte ne lui dit rien. Selon la manière dont on s'y prend, une heure de silence et de prière peut être un tourment ou un délice. Il va de soi qu'une visitation du Seigneur ne dépend pas de notre docilité à suivre scrupuleusement le déroulement d'une oraison. Le Seigneur n'en a pas besoin, certes, mais peut-être bien nous! Au début, certains retraitants réformés, tout en étant ravis de méditer la Parole, rechignent un peu à suivre les directives pour structurer leur temps d'oraison, de même d'ailleurs qu'à faire les différentes relectures. Tout cela est tellement nouveau! Mais à part quelques rebelles dont les résistances sont à chercher ailleurs que dans leur appartenance confessionnelle, les réformés comme les autres sentent bien vite l'utilité de ces principes et les suivent en général avec profit, finissant même par trouver qu'une heure c'est bien vite passé.
c. L'accompagnement
L'accompagnement spirituel proposé quotidiennement tout au long d'une retraite est encore un élément nouveau pour nous. Dans le contexte réformé, on avait la cure d'âme. Le pasteur était traditionnellement celui qui prenait soin curare des âmes des fidèles. Actuellement, ce terme désuet est remplacé par celui de dialogue ou d'accompagnement pastoral. Celui-ci se fait essentiellement pour préparer un acte ecclésiastique: ( baptême, mariage, service funèbre), pour accompagner les personnes en deuil, et plus rarement des personnes en difficulté qui ont besoin d'une écoute. Mais les paroissiens ont largement perdu l'habitude de solliciter le pasteur : c'est le médecin, le psychiatre ou le psychologue qui ont pris le relais, quand ce n'est pas un gourou peu ecommandable. Il est significatif de noter que du côté réformé, le dialogue pastoral ou la cure d'âme en tant que soin spirituel ne sont presque plus enseignés dans les facultés de théologie de Suisse romande. Les pasteurs intéressés au dialogue pastoral se forment ultérieurement à l'écoute, en général dans le cadre du "clinical pastoral training". Beaucoup ont même abandonné le pastorat pour s'installer comme psychothérapeutes. C'est ainsi que nous nous retrouvons avec une lacune importante : on écoute les gens, mais on ne les accompagne plus avec la Parole!
Les réformés savent qu'ils sont en relation personnelle avec leur Seigneur; on leur a toujours appris qu'ils n'ont pas besoin d'aide ou d'intermédiaire pour cela. Il suffit de prier. L'absence d'accompagnement spirituel n'est donc pas ressentie comme un manque. Et pourtant… Je n'ai jamais vu un réformé refuser les accompagnements lors d'une retraite. Tout au plus, quelqu'un pense-t-il qu'un jour sur deux suffira. Mais le troisième jour, il change en général d'avis. Bien vite chacun se rend compte du bienfait de telles rencontres, surtout dans un contexte de silence. Et le bienfait est tel que tout naturellement bien des réformés continueront à se faire accompagner et même à se former pour accompagner à leur tour.
En guise de conclusion, je parlerai des jeunes stagiaires pasteurs de Suisse romande, qui depuis trois ans doivent faire une retraite ignacienne d'une semaine pendant leur formation. Eux qui n'ont choisi ni de faire silence, ni de méditer l'Ecriture sans leurs instruments d'exégèse, ni de prier autant, disent pourtant tous dans le bilan, leur satisfaction d'avoir découvert des moyens pour se nourrir spirituellement. Même si la règle du silence n'est pas très bien respectée, ils insistent pour que cette expérience soit maintenue dans le programme, car ils ont beau être dans le ministère depuis moins d'une année, ils sentent déjà la lourdeur de leur tâche et leur dénuement pour se ressourcer. Un certain nombre d'entre eux pensent d'ailleurs refaire ultérieurement de telles semaines.
Une retraite ignacienne n'est bien sûr pas le seul chemin et ne convient pas à tout le monde, mais pour ceux qui l'on tentée, elle ouvre de riches perspectives. Et lorsqu'elle se vit dans un cadre œcuménique, elle crée une communion profonde entre participants d'horizons très divers et donc entre Eglises. N'est-ce pas là une surprise supplémentaire?
Nidau, octobre 2001
