La vocation crée la personne – l’aventure de Gédéon selon Jg 6
Thérèse Glardon
«Les récits du livre des Juges se rattachent à une forme que certains définissent comme le « roman historique » (Boling), où des figures «exemplaires » puisées dans les traditions populaires sont traitées sur le mode de l’humour et de la caricature afin d’amener le lecteur à exercer son sens critique et son esprit de discernement. Il s’agirait alors d’une invitation à réexaminer de façon critique toutes les idéologies et les institutions dans l’ambiguïté d’une période de troubles (Polzin)»
Corinne Lanoir, in Th. Römer et al. (éd.),
Introduction à l’Ancien Testament, Labor et Fides, 2004.
1. La vocation envisagée comme «naissance»
Eléments tirés du récit de Juges 6, 11-24
individuation face au collectif
Passage du «nous» au «je» (v. 13 à 18), sortie d’un collectif avec ses dons et ses limites ( histoire piégeante où Gédéon se trouve comme les autres en situation d’échec) - émergence d’un moi dans le dialogue avec le Toi divin.
Sur la base d’une Parole - qui provient de la libre initiative de salut de Dieu et par compassion pour le mal-être de son peuple (6, 6 - 7);
· qui appelle à l’existence (v.14);
· qui tire «hors de», qui libère, dégage et envoie (pôle masculin, logos) tout en assurant un appui indéfectible, un lien nourricier ( pôle féminin, éros) (v.12,14,16);
· qui crée une réalité nouvelle : Gédéon n’est a priori ni un «héros» ni un «vaillant» en se cachant face à l’envahisseur, il est bloqué dans une situation sans issue («le trou du pressoir») et la salutation créatrice qui lui est adressée paraît irréaliste pour sa condition d’homme ordinaire d’origine modeste;
· qui révèle des potentiels, préexistants ou non là n’est pas la question, mais annulant les anciens déterminismes : «Va dans cette force, celle que tu as et celle qui te vient de l’appel de Yhwh»;
· qui provient du libre choix de Dieu, non selon des critères de compétence et d’efficacité apparentes, mais comme dans d’autres récits de vocation où c’est souvent le plus petit qui est appelé (1 S 2,1ss). «Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : ceux-ci voient ce qui leur saute aux yeux, mais le Seigneur voit le cœur.» (1 S16,7). On trouve les mêmes critères de choix dans le NT (1 Co 1, 27). Soli Deo gloria est une constante. La personne appelée se sent toujours indigne et résiste face à la vocation reçue (voir Moïse Ex 3, 11; Esaïe 6,1 ss; Jérémie 1, 6-8); de même les critères de sélection des troupes de Gédéon (Jg 7) visent à un nombre ridicule de combattants pour que la gloire de la victoire ne puisse être attribuée qu’à Dieu seul;
· qui a besoin pour être efficace de l’acquiescement, donc de la foi de son destinataire, en respectant sa personnalité et favorisant sa libre expression (v.13). Dans l’AT, la demande d’un « signe » n’est pas considérée comme illicite et provenant d’un manque de foi (voir Ex 3,12 où Dieu lui-même offre un signe; Es 7, 10-25) ;
· qui est promesse d’accompagnement et gage de réussite (v.16) tout en échappant à toute mainmise car liée au Nom divin (Ex 3, 14), donc à une Personne, une Présence qui se rend proche et une relation;
· qui crée chez l’autre une parole qui a du poids et qui engage (v. 17);
· qui est intimement liée à la grâce :«le feu qui monte du rocher» et qui transfigure le quotidien (v.21). Voir aussi 1 Co 15,10 et 2 Co 12,9: tension créatrice entre la sollicitation de sa propre force et celle qui ne provient pas de soi mais de la foi en un Dieu qui assure de son secours ; grâce de ce baptême - introduction du petit moi limité dans le grand Toi divin;
· qui déstabilise tout en donnant la sécurité (v.22-23);
· qui s’inscrit au cœur d’une rencontre.
Passage de la passivité à l’activité:
- Emergence de la capacité à repérer et discerner les formes de la présence et de la parole de Dieu dans la vie de Gédéon (passage de «être vu» (v.12) à «voir»( 2 fois au v.22).
- Dans un contexte de crise économique et religieuse (!), passage d’un Gédéon défaitiste et doutant, à un Gédéon remettant en question, entreprenant et libérateur.
2. Accès à l’autonomie et passage à l’âge adulte (Jg 6, 25-32)
«Le développement qui mène à l’autonomie entraîne une séparation, et même souvent un rejet, des codes de conduite des autres».
«L’autonomie… se comprend comme la faculté de baser son propre comportement sur le bien-fondé de sa propre expérience et sur ses convictions au lieu de suivre simplement (comme un enfant) les impératifs extérieurs, qu’ils soient d’ordre familial, culturel ou religieux.» E. E. Whitehead et J. Whitehead, Les étapes de l’âge adulte, Evolution psychologique et religieuse, Centurion, Paris 1990, p. 45.
Confrontation entre le «Dieu de ma vocation» et le «Dieu de mes pères», épreuve du passage à la maturité.
Niveau psychologique
Nécessité d’un lieu de départ nourricier et protecteur (Ofra, Yoash et clan d’Aviézer)- niveau de l’acquis humain suffisamment solide pour être remis en question en même temps que les mécanismes mis en place pour survivre ( le « trou du pressoir » pour y «battre son blé» à l’abri de l’adversaire);
Continuité et tri : reprise des matériaux existants (taureau et sanctuaire) et tri entre les valeurs reçues et les siennes propres (rejet du Baal). Besoin de rompre avec l’environnement pour tester ses propres capacités.
Face à une autorité extérieure, Gédéon pose un acte d’autonomie et d’autorité intérieure. Agir non plus à partir d’un code reçu, les « merveilles que nous racontaient nos pères »(v.13), mais à partir d’une expérience de libération personnelle (v.14 et 24). Passer de la voix du « père » à la voix de Dieu, d’une obéissance extérieure à une obéissance intérieure.
Sage négociation entre la conviction personnelle et les risques encourus par sa mise en œuvre : recherche de protection (agir «de nuit») et de soutien maximal (les «10 serviteurs»).
Progression dans les actes: d’abord à l’intérieur de soi, puis cercle familial (face au père), puis lieu villageois ( les gens d’Ofra), puis régional en cercles de plus en plus larges (le clan d’Avièzer, v. 34, puis les tribus de Manassé, Asher, Zabulon et Nephtali, v. 35).
Critères de ce passage à l’acte adulte et autonome
Niveau théologique
D’après le récit de Jg 6, le critère de discernement va dans le sens de la vocation de salut et de libération adressée à Gédéon, qui dégonfle la baudruche du faux dieu devant lequel tout le monde se pliait, et en révèle l’impuissance.
Son action ne provient pas d’un moi autoritaire car craintif, mais d’un appel divin issu des profondeurs (durant la «nuit»). L’initiative n’appartient qu’à Dieu seul, mais la «nuit» symbolise une mise en disponibilité de la personne dans le silence, l’écoute, la prière.
Les «pères» ne sont jamais idéalisés et sacralisés dans l’AT qui parle extraordinairement souvent des «péchés des pères» (voir entre autres Jr 2,5 ; 3,25 ; 11,10). «L’éducateur d’Israël proprement dit est Yhwh. Parce que les parents ( ou toutes autres figures d’autorité) ne sont pas juges en dernière instance, mais qu’ils sont soumis comme les fils à la parole de Yhwh, il peut y avoir également un devoir de désobéissance aux ordres et aux coutumes des pères, (voir Ez 18,2 ; 20,18)». Finalement « le fils ne doit pas subir la peine du père, ni le père celle du fils (Ez 18,20). L’occasion d’une vie nouvelle est offerte à chaque génération.» H. W. Wolff, Anthropologie de l’A.T., Labor et Fides.
Chaque génération est mise en relation directe et immédiate avec Yhwh, face à un choix qui lui propose la liberté : «C’est moi Yhwh, Dieu d’Israël qui vous ai fait monter d’Egypte et qui vous ai fait sortir de la maison de servitude. Je vous ai délivré de tous ceux qui vous opprimaient… Je vous ai dit : Je suis le Seigneur, votre Dieu. Vous ne craindrez pas les dieux des Amorites dont vous habitez le pays.» (Jg 6, 8 -10).
Chaque génération est appelée à réentendre pour elle ce message de libération et à le concrétiser dans son existence. Si un individu est appelé, il est toujours envoyé en vue de la libération et du bien, du «Shalom», de la communauté.
Conclusion :
Les trois niveaux, en ce qui nous concerne : l’être humain, le/la chrétien-ne, le/la ministre, s’articulent autour du «nom»(l’identité) qui va, dans notre récit, de «Gédéon, fils de…du clan de…» (v.11), Gédéon le «coupant», le «tranchant» avec ses forces et ses faiblesses, jusqu’au nom nouveau (l’autre naissance), celui de Yeroubbaal (v.32) «celui qui prend ses responsabilités et n’a pas peur d’affronter» (second sens de la racine riyv) - l’inclusion sémitique (v.11 - v.32) nous donnant le sens de ce récit en Juges 6. La vocation n’annule pas l’humain, mais s’y inscrit et le transcende radicalement.
On peut lire finalement le livre des Juges «comme un encouragement à penser la possibilité d’un nouveau projet de société» et d’Eglise «comme pouvant surgir du cœur même de la crise, à partir d’une analyse lucide des risques du pouvoir, qu’il soit charismatique, militaire, tribal collectif, religieux autant que royal» ( Corinne Lanoir, op. cit.)
Thérèse Glardon, 25.04.2006
