Jonas, …  fuir pour mieux se trouver

Jean-Claude Schwab

Méditation préliminaire: Jonas, mon ami,

Ils t'ont questionné les marins, car ils étaient si inquiets: "Qui es-tu ? Pourquoi as-tu fait cela?" Au vu des conséquences, ça leur paraissait inimaginable que tu aies pu faire cela, blasphématoire même; peut-être que toi aussi tu pensais comme eux. Mais moi je me sens proche de toi, je vois et comprends ce qui t'est arrivé et je ne te condamne pas; d'ailleurs Dieu non plus ne t'a pas condamné ! Lui aussi te comprenait. La tâche qu'il te donnait et te demandait était surhumaine, elle devait produire une telle réaction chez toi, une résistance, un NON déterminé.

Mais que craignais-tu exactement ? Je peux l'imaginer, mais ne le sais pas vraiment ! Etait-ce le message à transmettre, sa raideur, sa dureté ? Ou alors la réaction des Ninivites, leur colère, leur rejet, leur mépris,… ou leur conversion ? Ou encore la contradiction entre ta vision de Dieu et ce message ? Ou encore percevais-tu le risque d'être désavoué par ce Dieu miséricordieux, au cas où ils se repentiraient ?

Ce qui m'étonne, c'est que tu n'as même pas discuté avec Dieu, ni négocié; tu as fui sans rien dire. Tu devais avoir le cœur lourd, très conscient de ce que tu faisais. Au point d'avoir envie de fuir une deuxième fois, au fond de la cale, lorsque la tempête a surgi. Mais tu savais déjà ce qu'il en était. Plutôt que de subir ton destin, tu avais cherché à le fuir ou à le modifier, à le prendre en main; mais maintenant, il te rattrapait…et le sommeil n'arriverait pas à t'en protéger. Tu avais conscience que Dieu te rattrapait, que tu n'avais pas pu le fuir, Lui.
"Où fuirais-je loin de ta face?" Et tu ne pouvais que t'imaginer sa colère, son courroux; et que cet orage violent exprimait son rejet, sa condamnation. Mais en était-il ainsi ? Le Seigneur te punissait-il de mort ? En tout cas, c'est le jugement que tu as fait, auquel tu t'est soumis et condamné, sachant que tu avais fui. Tu as émis le jugement qui te condamnait, attribuant la tempête à la condamnation de Dieu. Tu ne pouvais plus que voir la face ombreuse de Dieu. Sa face lumineuse t'était complètement inaccessible.

Y avait-il autre chose qui se passait ? Cette tempête extérieure a mis en évidence la tempête intérieure, ta division intérieure que tu avais cherché à étouffer en prenant ton destin en main, en fuyant dans le sommeil. Ce refus de suivre l'appel de ton âme t'a déchiré intérieurement, et dès le début tu te condamnais de faire cela, mais tu pensais pouvoir étouffer cette voix, cet appel. Pourtant Dieu et son appel ne te lâchaient pas; l'appel de la vie te "persécutait": il voulait que tu vives, que tu retrouves l'unité intérieure. Cela devait toutefois passer par la mort. Quelque chose en toi devait mourir; tu ne le savais pas encore, tu ne savais pas encore quoi. Il fallait que tu ailles jusqu'au bout de ta détermination, de ta crise, pour qu'il en sorte quelque chose de nouveau, au delà de la mort, comme une résurrection… pour que tu découvres un Dieu qui te poursuit, qui te "persécute" avec sa miséricorde, et qui te fait naître à une vie nouvelle.

Jonas, …  fuir pour mieux se trouver

I. Introduction

a) Une manière de comprendre le récit de Jonas (ch.1-2), consiste à le voir comme un reflet du cheminement des humains vers leur être vrai, vers leur vocation de vie; reflet des étapes vers l'accomplissement et leur unité intérieure. Ce chemin passe par une descente au fond de l'abîme, il passe par une sorte de mort avant la résurrection, une sorte de mort d'où peut jaillir, où peut s'expérimenter la résurrection.
C'est en fait le récit d'une naissance à la vraie vie.

b) Deux indices nous encouragent dans ce sens:

1° L'ordre divin "Lève-toi, va à Ninive" ressemble beaucoup à l'appel adressé à Abraham: "Lève-toi, va dans le pays que je te montrerai", qu'on peut traduire par "Lève-toi, va vers toi-même"[1]. Cela nous indique que sa mission, sorte de vocation de vie, consiste à réaliser ce  pour quoi il est fait, à se réaliser soi-même.
2° Le mot de "Ninive" comporte les mêmes consonnes que le mot "Jonas"[2]. On peut en tirer la conclusion qu'il y a une correspondance entre les deux, même une adéquation entre Jonas et sa vocation: notre vocation, même si nous la refusons ou la fuyons est en concordance avec notre nom, avec notre personne, avec ce que nous sommes vraiment; elle n'est pas seulement extérieure à nous. Si bien que
                        Réaliser sa vocation, c'est réaliser sa vraie personne
Pour Jonas, aller à Ninive correspond à réaliser sa vraie vie, à trouver l'unité en lui-même, à se trouver lui-même.

c) Cette manière de lire le récit de Jonas implique une vision de l'existence que nous pouvons exprimer en quatre phrases:

1° Chacune de nos vies a sa spécificité; et elle est invitée à porter un fruit particulier, unique au monde. Chacun de nous est appelé à révéler progressivement ce fruit.
2° Ce fruit, qui est notre vocation est à la fois issu du Dieu qui nous a créés, et de notre tissu profond et personnel.
3° Nous avons une responsabilité, face à Dieu, face à la vie, de réaliser progressivement ce fruit; sans forcément toujours le connaître et le comprendre.
4° Dieu est engagé avec nous dans ce processus.


II. Suivons Jonas dans quelques étapes de son parcours initiatique

a) La fuite

Le récit de la fuite de Jonas se présente comme un grand miroir de nos propres fuites, pour leur faire une place honorable: Elles ont une légitimité et un droit d'exister!
Cette fuite semble quasi normale. L'ordre que Dieu donne à Jonas est une mission impossible, bien que cette vocation surgisse aussi de ses propres profondeurs; il paraît monstrueux, et fait surgir devant Jonas une sorte de monstre terrifiant. On ne peut que le fuir, avant d'éventuellement le confronter.

Il est intéressant d'observer que dans sa fuite "loin de la présence de l'Eternel", Jonas commence par descendre: Il descend au port de Jaffa, puis il descend dans le bateau, pour finir par descendre dans la cale et y chercher le sommeil ! Dans cette dernière descente, on voit qu'il fuit la réalité, il fuit la tempête, il fuit la conscience aigüe que cette tempête a un lien avec lui. Ici, fuir la présence du Seigneur équivaut à fuir la réalité ! On peut dire, avec une sorte de bienveillance, que c'est une régression dont il a besoin, au point où il en est ! … Mais c'est là que l'attend le "piège divin" [3]:

Si le sommeil, le rêve l'éloigne de la réalité du monde extérieur, il va aussi rétablir le      contact avec lui-même, et avec son Dieu !

A son réveil, il va se révéler aux marins tel qu'il est: Qui il est, qui est son Dieu, ce qu'il est en train de faire: "Je suis Hébreu et je révère l’Eternel, le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre. Il leur apprit qu’il s’enfuyait loin de la présence de l’Eternel". Il vient de faire l'expérience du Psaume 139: "Où fuirais-je loin de ta face ? Si je me couche au séjour des morts tu es là;…"  Et si tu es là Seigneur, je retrouve contact avec la réalité, et ma fuite prend fin !

Evidemment, pour le psalmiste, cette expérience est glorieuse, c'est celle d'une grande communion d'amour: "Si je voulais te fuir, je sais que dans ta miséricorde tu me retrouveras toujours". Pour Jonas, cette expérience n'est pas encore glorieuse, car il se sait rejoint par Celui qu'il a fui et dont il a peur. Ce n'est pas encore une communion, mais c'est déjà la réalité. Il ne sait pas encore que c'est une fuite où Dieu le rejoint dans sa miséricorde.

b) Le grand vent de tempête

Tout le monde sur le bateau est effrayé et a peur. On jette la cargaison par dessus bord, et chacun invoque son dieu. Cette immense tempête est perçue comme un malheur, comme une menace pour sa vie. C'est ainsi dans les crises de nos vies. Ils sont encore plus effrayés d'apprendre qui est Jonas et ce qu'il est en train de faire: "Ces hommes furent saisis d’une grande crainte et lui dirent : - Pourquoi as-tu fait cela ?"  La tempête est comprise comme une menace de Dieu, comme une punition de Dieu sur sa désobéissance. Même Jonas le comprend ainsi semble-t-il: "- Prenez-moi et jetez-moi à la mer, et la mer se calmera, car je sais bien que c’est à cause de moi que cette grande tempête s’est déchaînée contre vous". C'est Dieu qui me punit, et il me punit avec raison; je me sens coupable et je suis coupable; et voici son jugement: je vais mourir.

C'est leur vision, c'est sa vision. Mais est-elle juste ? L'auteur semble la confirmer, dans un premier temps: " l’Eternel fit souffler un grand vent sur la mer et déchaîna une si grande tempête que le navire menaçait de se briser". C'est bien Lui le Seigneur, qui provoque cette tempête, et c'est en rapport avec la fuite de son serviteur.  Mais la suite va nous montrer que ce n'es pas une punition de Dieu! C'est la miséricorde de Dieu qui le poursuit!

Le grand vent qui se lève, c'est le Souffle de Dieu, c'est l'Esprit de Dieu qui souffle sur Jonas et en Jonas. La grande tempête soulevée dans ses profondeurs est à la mesure de la tempête soulevée dans la mer. C'est comme une révélation de Dieu, une grande épiphanie: Le Seigneur est enfin là qui l'arrête sur son chemin, comme il arrêtera Saul de Tarse sur le sien; il ne le laisse pas se perdre. C'est comme un appel amoureux du Seigneur pour éveiller son esprit, pour provoquer une mutation en lui, même si cela apparaît comme une catastrophe.
Les marins et Jonas se trompent: Non ce n'est pas une punition de Dieu, c'est son Souffle puissant et miséricordieux qui le cherche !

Voilà un enjeu de ce récit pour nous: Est-ce que nous croyons vraiment cela, est-ce que nous le croyons jusqu'au cœur de nos propres tempêtes ?

 c) La prière

Puis vient la prière de Jonas dans le ventre du poisson. Jonas voulait fuir dans la cale du bateau, dans le ventre du bateau. Le Seigneur lui offre un ventre bien plus concret, plus chaud, plus sécurisé et protégé: le ventre du grand poisson, où il pourra régresser sans crainte, comme s'il était dans le ventre de sa mère! Dans ce lieu, une nouvelle gestation va se faire, un retournement va s'opérer, avant qu'il  retrouve le contact avec son être vrai.

Là, un cri va jaillir, en écho aux cris des marins, un cri existentiel: "J'ai crié au secours". Non seulement il a conscience que ce qui lui arrive a un rapport avec Dieu ("je sais bien que c’est à cause de moi que cette grande tempête s’est déchaînée contre vous"), mais il crie! C'est une ouverture fondamentale, un retournement existentiel chez ce prophète croyant. Ce cri-là est décisif dans nos vies: "Ô Dieu tu es mon Dieu Je te cherche". Trouve-t-il une place, une faille en nous pour qu'il surgisse ? Dès que ce cri sort de notre bouche, un changement radical commence; les portes s'ouvrent pour que se réalise notre vocation de vie.

III. Epilogue

L'issue, c'est non seulement le salut, mais aussi la vocation. Non seulement: "Le Seigneur parla au poisson qui vomit Jonas sur la terre", mais encore "La parole du Seigneur fut adressée une deuxième fois à Jonas". C'est le début d'un nouveau round, de deux nouveaux chapitres pleins de rebondissements. Après cette première expérience bouleversante, il y a une suite ! Après ce miracle qui l'a sauvé et relié au Seigneur et à lui-même, Jonas est prêt à accomplir sa mission. Il le fera. Il ira à Ninive…

Mais le chemin sera encore long pour que son cœur et sa mentalité soient transformés, pour qu'il réalise pleinement la vocation de sa vie. Il  va encore avoir des résistances. Et le Seigneur va continuer à le suivre avec persévérance. Il fera à nouveau souffler un vent sur lui, cette fois-ci un souffle chaud d'Orient. Son Esprit, sa Ruah son Souffle ne le lâche pas. Jonas continuera à être poursuivi par sa miséricorde jusqu'au plein accomplissement de son appel de vie.

Jusqu'au bout, le Souffle de Dieu nous travaille pour nous aider à vivre notre vocation personnelle, et à réaliser son appel.

Le 2 avril 2011        


[1] Voir Annick de Souzenelle: Nous sommes coupés en deux , les Editions du Relié 2008, p.33

[2] Voir Thérèse Glardon Ces crises qui nous font naître, Labor et Fides, Genève 2009, p.19

[3] Voir Annick de Souzenelle: Nous sommes coupés en deux , les Editions du Relié 2008, p.51