La perspective de ma propre mort
Jean-Claude Schwab
C’est par cercles concentriques que je vais m’approcher de la question de «ma mort», en passant d’abord par «la mort», puis «les Morts», et «mes Morts».
Pour moi, l’enjeu existentiel de cette réflexion n’est pas d’exposer des pensées sublimes sur la mort, mais de rester vivant et de croître si possible jusqu’à pouvoir «mourir vivant»(1)
1. La mort m’apparaît comme une face de la vie ; sans elle la vie ne serait pas ce qu’elle est: succulente, unique, irremplaçable. C’est la mort qui donne à la vie son sel; elle nous invite à la priser, la goûter, la vivre vraiment.
Quand je suis en excursion en montagne, l’idée que je pourrais mourir par accident me fait sentir le vertige de la mort, son attrait et son horreur; elle me fait aussi goûter à la bonté de la vie, surtout lorsque j’ai échappé à un danger. De même l’idée que je vais mourir une fois me fait mesurer combien mon parcours de vie est unique, et me fait sentir la valeur inestimable de ma vie.
NON! Tout ne revient pas au même! La mort, comme le temps irréversible, impose un sens à notre vie. Je perçois en moi-même que la mort n’est pas juste la-fin-de-la-vie-qu’il-faudra-bien-confronter-une-fois, mais qu’elle est comme un aiguillon permanent, un défi à relever au cœur de notre existence; et que peut-être il nous faut apprendre à vivre «à partir d’elle», en l’ayant regardée en face. Elle m’invite à faire de ma vie une œuvre d’art, à «saisir l’occasion de ma vie» pour réaliser le potentiel et l’appel qui y est inscrit(2).
2. Les Morts (et les endeuillés). La mort prend pour moi un visage plus concret chaque fois que j’accompagne un mourant ou une famille endeuillée.
Faut-il avoir vécu la même expérience qu’autrui pour pouvoir communier avec lui dans son processus d’agonie ou de deuil? Pas forcément. Je crois toutefois «qu’il ne m’est possible d’accompagner autrui vers sa mort, que dans la mesure où je suis prêt à me situer face à ma propre mort»(3)
Par ailleurs, tout accompagnement me questionne aussi sur la pertinence de ma foi en Jésus-Christ, et de mon espérance. Pour accompagner spirituellement la souffrance concrète d’un endeuillé ou le processus authentique d’un mourant, je suis obligé de tester pour moi la réalité du Christ vivant dans ce lieu de ma vie.
C’est pour moi une exigence, une chance inouïe et aussi un défi passionnant! Il n’est pas réservé aux professionnels de l’accompagnement; c’est un défi et un appel pour chacun.
3. Les Morts de mon entourage (mes deuils). Je n’ai pas connu beaucoup de décès dans ma famille, sinon celui de mon père (quand j’avais 42 ans), ma mère (48), et mon frère (60). Chacun d’eux pourtant m’a offert l’occasion d’une croissance et d’un approfondissement dans le rapport avec la mort, et avec ma propre mort:
- découvrir la force spirituelle et thérapeutique
d’une complainte écrite devant Dieu, puis «pleurée» publiquement
d’une communion partagée avec un groupe d’aînés qui tous ont déjà vécu un tel
deuil, et qui gardent un profond silence dans l’amour (pendant de longues
minutes) lorsque l’émotion est trop forte pour parler
- cheminer avec celle qui m’a engendré à la vie, partager avec elle autant sur ma propre mort que sur la sienne toute proche, sur le mystère de nos vies et sur celui de notre foi au Christ ressuscité
- m’identifier à mon alter ego de frère mourant, voir comme en un miroir dans son expérience ce que pourrait être la mienne : les forces diminuent et mettent fin à toutes les illusions de faire encore telle chose «quand j’en aurai le temps». Je me dis alors: «C’est maintenant le temps, bientôt… ou jamais»
- percevoir la grâce d’une vie qui s’accomplit en s’achevant ; cela fait grandir en moi le désir non seulement de vivre des accomplissements, mais encore d’être en train d’accomplir ma vie, ma destinée intérieure. C’est pourquoi je me plais à relire dans les saintes Ecritures les discours d’adieu (de Moïse, de David, de Jésus, de Paul), sortes de relectures de vie en cours de vie ou en fin de vie, sortes d’exercices préliminaires de l’accomplissement de soi dans le mourir.
4. Ma propre mort. L’évocation de l’événement de ma propre mort fait ressurgir en moi la mémoire d’impressions fugitives: l’angoisse ou l’horreur, perçues très occasionnellement lorsque je me suis laissé imaginer le concret de ce moment là: je me vois verser dans l’épouvante du néant, confronter le vide angoissant d’une fin catastrophique du monde, de mon monde, en quelques secondes dans un accident ou dans le dernier souffle.
Elle fait aussi ressurgir le souvenir marquant d’une méditation sur ma propre mort, sorte de rêve éveillé et dirigé par un conducteur spirituel. Ce rêve éveillé m’a permis de pouvoir imaginer et éprouver la grâce d’une mort lente, consciente et paisible, permettant de prendre congé de tous mes proches et amis. Il m’a permis durablement d’apprivoiser en quelque sorte ce processus, et de désirer de pouvoir vivre ma mort, ne pas la subir seulement, ni qu’elle me soit ôtée (par médicament, par inconscience ou par immédiateté), de pouvoir être présent à ce moment-là; en tout cas d’être ouvert à la mort que Dieu me donnera.
Dans la pratique de la prière contemplative, j’ai l’impression d’apprendre positivement à mourir, de faire l’expérience d’un mourir, comme naissance. En effet, cette prière nous conduit vers l’extinction de tous nos sens, ou plutôt vers l’au-delà de tous les signes physiques et psychiques de l’existence, pour ne garder que l’être, que la rencontre avec l’Etre, la présence à Celui qui est présent(4). C’est comme une naissance.
C’est ainsi que j’aimerais mourir. C’est ainsi que j’aimerais recevoir mes dernières visites; et qu’on me dise: «Je viens te voir comme les bergers et les mages de Noël sont venus à la crèche, pour voir la grande espérance cachée dans ce petit enfant. Je viens pour contempler l’enfantement de la Vie en toi, discerner l’Etre qui est là et communier avec Lui, pour voir la Vie éternelle qui apparaît sous la faiblesse».
Mourir, qu’est-ce sinon abandonner son passé et son avenir en faveur du présent de la Présence. Reste le Présent et l’Amour. La présence de ceux que j’aime et qui m’aiment. J’aimerais qu’ils voient l’invisible au travers de ce qu’ils voient, comme les bergers ont vu l’espérance du monde dans un nourrisson; qu’ils reconnaissent l’être que je suis, l’Etre qui m’habite, et l’Etre qu’ils sont et qui les habite, celui que Jésus a révélé en plénitude. «Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort, dit Jésus»(5). C’est ici le mystère de l’Etre, qui nous fait participer à la vie éternelle déjà maintenant et qui est garant de notre résurrection.
Je fais ces réflexions en contemplant les rougeurs incandescentes d’un crépuscule d’hiver. Quand l’éclat du jour et du soleil s’est amoindri, alors apparaît l’immense beauté du crépuscule, ce rougeoiement qui était déjà là et pourtant n’était pas visible dans la splendeur du jour: maintenant, les autres couleurs disparaissent et il ne subsiste que le rouge magnifique.
Quand la fougue de la jeunesse et l’éclat de la vie s’estompent, alors des perles, présentes depuis longtemps, peuvent apparaître dans la douceur du soir de la vie.
Chacun de ces crépuscules, où le jour s’en va dans la douceur, me rappelle que je m’avance vers le crépuscule de ma vie, plein de tendresse, plein de la promesse d’un jour nouveau… Mais il y a quand même la nuit entre les deux!
Au fur et à mesure que le soir tombe, apparaît un reflet dans la vitre: le feu de l’âtre qui a la même couleur que le coucher de soleil. Toute la journée, il a brûlé, mais je n’en voyais pas le reflet. Quand le rouge du crépuscule disparaît c’est celui du feu qui apparaît: image de l’Etre vrai en nous, la vie éternelle déjà là, mais qui ne deviendra visible que dans l’obscurité.
Jean-Claude Schwab, 13 janvier 2004
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(1) CG Jung écrit : «Au delà du milieu de la vie, ne reste vivant que celui qui est prêt à mourir» cité par Anselm Grün : Leben aus dem Tod , Münsterschwarzach 1995, p. 18; (traduction française: Libérer la vie – Le chrétien et le défi de la mort, Médiaspaul 2001).
(2) comme le dit si bien K Barth : «L’existence offerte à l’homme dans le temps qui lui est mesuré ne lui est offerte qu’une fois, c’est-à-dire exclusivement «cette fois-ci». «Donc je suis et puis être ce que je suis une seule fois pendant les brèves années du temps qui m’est accordé et qui ne me reviendra plus». Cf. Dogmatique III.4 §56 p.270. «S’il était inséré dans un temps non limité, l’homme n’aurait aucun centre, aucune identité. Par conséquent, celui qui discerne l’occasion unique qui est la sienne se distingue de celui qui ne le fait pas en ce qu’il pense toujours qu’il mourra un jour et il ne craint jamais de mourir». p.290)
(3) Je suis placé devant ce défi existentiel de me situer et de vivre ma vie «à partir de ma propre mort» voir le titre du livre de A.Grün: Leben aus dem Tod (p.31).
(4) voir l’extrait du beau livre du Moine de Ligugé, (François Cassingena) : Pour toi quand tu pries, Ed monastiques, Abbaye de Bellefontaine 2000, p. 115-120: «Quand tu pries, fermela porte extérieure et intérieure, celle de la mémoire du passé et de l’imagination de l’avenir, de la pensée et de la volonté, et tiens-toi dans ton réduit, présent à Celui qui est là… et une porte s’ouvre au ciel… ».
