Présence de Dieu dans l'accompagnement pastoral

Jean-Claude Schwab

1ère partie - La présence de Dieu dans l'accompagnement pastoral

Introduction


Qui peut parler bien de la présence de Dieu, sinon Dieu lui-même! Il ne nous reste qu’à balbutier, avec le risque d’errer et de nous abuser nous-mêmes. Et comment pouvons-nous affirmer que Dieu se rend présent au cœur d’une rencontre? Pour celui qui cherche à rencontrer autrui au nom du Christ dans le cadre de sa profession, cette question reste toujours ouverte. Que ce soit dans une pratique de visite pastorale, d’entretien en tête-à-tête, de supervision ou dans les lieux quotidiens de rencontre, nous serons partiellement influencés dans notre manière de rencontrer l’autre par notre compréhension de la présence de Dieu. Et ceci d’autant plus si nous croyons qu’il se rend présent dans la rencontre ou si nous pensons qu’il nous mandate (au travers de l’Eglise) pour le représenter ou pour le présenter.

Si la question de la présence de Dieu dans l’accompagnement pastoral rencontre l’indifférence de certains et la perplexité d’autres, c’est qu’elle paraît ancrée dans des évidences telles qu’il ne vaudrait pas la peine de l’aborder. Mais ces "évidences" peuvent être contradictoires, même incompatibles entre elles, et même recouvrir une montagne de peurs. Il suffit de voir comment les esprits s’échauffent lorsqu’on met ces évidences en question, lorsqu’on se demande dans quelle mesure Dieu est présent dans nos démarches. L’identité profonde de chacun semble s’y enraciner. Pour les uns, il est évident que la présence de Dieu dans la rencontre est implicite et qu’on ne peut rien en dire, au risque sinon de vouloir maîtriser le divin; pour d’autres, il est évident que c’est quand on l’invoque que Dieu est présent dans un accompagnement spirituel, au point que toute affirmation d’une présence implicite de Dieu équivaut à une absence.

Mais, au-delà de ces évidences trompeuses, nous sommes en quête d’une compréhension dynamique des voies dans lesquelles Dieu se rend présent au cœur d’une relation d’accompagnement; en quête aussi d’une expérience de sa présence, sachant qu’elle ne se trouve pas sur un établi comme un outil à disposition, ni comme le fruit ultime de tous nos efforts.

Cette double quête me semble vitale pour un accompagnement pastoral qui vise non seulement un mieux-être de la personne, mais aussi sa pleine restauration selon le dessein rédempteur du Dieu de Jésus-Christ. Je crois en effet que c’est la présence de Dieu dans la rencontre et dans l’accompagnement pastoral qui en fait un événement fondateur ou transformateur, ce n’est pas d’abord la technique de l’accompagnant, ni même ses compétences personnelles. Cette "confession" représente pour moi le point de départ de ma démarche; un présupposé de base qui indique à la fois l'impossibilité d'avoir prise sur cet événement fondateur et la nécessité de le prendre en compte.

Dans tout rapport humain, l’un exerce une influence sur l’autre vice-versa; mais quand il s’agit d’aider quelqu’un à trouver sa propre voie, à découvrir la "source qui murmure en lui" et la "parole par laquelle il s’exprime en Je", toute influence extérieure risque à court terme de devenir manipulation et de polluer la démarche. L’antidote à la manipulation n’est pas le retrait inhibé de l’accompagnant pour ne pas l’influencer, mais c’est sa présence, la présence à l’autre où il se donne dans le dépouillement et sans pouvoir. Et c’est au cœur de cette présence l’un à l’autre que se révèle Celui qui se rend présent, comme porté par le véhicule de la présence mutuelle des deux vis-à-vis. Ainsi surgit une source, une énergie, une capacité nouvelle, une identité, non pas par l’intention de qui que ce soit, mais comme un fruit, par l’alchimie de la rencontre.

Notre compréhension de la manière dont Dieu se rend présent dans l’accompagnement pastoral va nous donner quelques clés pour cet accompagnement. Cela va structurer notre approche et nous allons façonner notre manière de visiter – rencontrer – accompagner pastoralement, en fonction de notre perception.

C’est ce qui nous conduit à chercher à mettre en évidence quelques points de repère pour connaître:
- comment Dieu se rend présent dans la rencontre “pastorale”
- comment je puis devenir porteur de sa présence.

Cela m’aidera à reconnaître sa présence, la discerner pour la nommer et aussi pour me rendre disponible à travailler en collaboration avec lui. Et finalement cela me permettra d’expliciter quelque peu la spécificité pastorale et spirituelle de l’accompagnement pastoral par rapport à la psychothérapie et à la visite sans perspective spirituelle.

A. Eléments autobiographiques

Comprendre comment Dieu se rend présent, cela s’enracine dans le Dieu unique, mais s’exprime pourtant diversement pour chacun, selon les termes de sa propre théologie (son image de Dieu et de la relation à Dieu, sa conception et sa pratique de la spiritualité).

Dans mon propre parcours de vie, j’ai évolué dans ma théologie; j’ai aussi évolué dans ma compréhension de la manière dont Dieu se rend présent dans l’accompagnement pastoral. Il me semble que même notre expérience de la présence de Dieu change en fonction de notre théologie. Je vais décrire ici les différentes étapes de cette évolution dans ma propre expérience et mon histoire personnelle:

1° Au début de mon parcours spirituel, j’estimais que sa présence était liée à une confession explicite du Dieu vivant, par invocation ou par évocation; je ne pouvais concevoir la présence de Dieu autrement. C’est dans la mesure où je nomme Dieu, où je le confesse qu’il se rend présent. Si je le cache, il se cache. C’est aussi dans la mesure où j’explicite la Parole de Dieu, qu’il est présent et qu’il parle. Cela donne une certaine force, une direction à l’entretien; cela peut aussi le contraindre et l’encapsuler. Je restais avec le sentiment d’avoir passé à côté de ma mission lors d’un entretien pastoral si je n’avais pas trouvé le chemin pour une prière, ou une lecture biblique ou une autre dimension explicite de la foi dans l’entretien.

2° Plus tard, j’ai découvert la possibilité d’utiliser la Bible pour “enseigner, réfuter, corriger, former”(1). C’est l’expérience du pouvoir de la vérité pour transformer, pouvoir d’une Parole qui conduit à une expérience, une expérience spirituelle et transformatrice. Dans l’entretien, l’accompagnant s’efface au profit de l’Auteur d’une Parole, et d’une expérience de sa proximité.

3° Poursuivant dans la même lignée, il finit par m’apparaître possible de vivre et d’assumer l’autorité du nom de Christ: “Allez, et faites ceci en mon nom”. C’est une autorité donnée par le Christ aux apôtres et à ses envoyés futurs. Il se lie à eux par cet ordre; il se rend présent dans cet envoi et dans l’action menée en son nom. Cela va fortement orienter et colorer les entretiens!

Il me semble que chacune de ces étapes comporte une dimension possible par laquelle Dieu se rend présent dans un accompagnement pastoral. C’est la dimension active, celle de l’autorité. Mais peu à peu, j’ai réalisé que chacune de ces trois approches comportait un revers redoutable et pouvait induire des types d’accompagnement problématiques:

1° La présence de Dieu dans la rencontre ne "commence" pas seulement, ni forcément au moment où l’on parle de lui ! La présence même du visiteur croyant est déjà porteuse de la présence de Dieu. Même s’il s’attache à notre foi et à sa Parole, Il est bien plus grand que cela!

2° Par ailleurs, quand on "utilise" la Parole de Dieu, il y a peu de chance qu’on soit vraiment encore à son écoute pour lui laisser toute son initiative, sa liberté et son pouvoir propre. On risque bien de l’objectiver, de la dominer et de la manipuler dangereusement et de la détourner de son but.

3° Finalement, que dire de l’autorité exercée au nom du Christ explicitement?

Même celui qui n’a aucune velléité de prendre le pouvoir sur autrui risque de le manipuler; et s’il ne le fait pas, la personne accompagnée se charge souvent de lui donner ce pouvoir.

Dans ce parcours de vie, il me fallait donc une autre approche, d’autres perceptions. Et j’en vins alors à mettre des mots sur d’anciennes expériences, sur des expériences parfois fugitives, des mots qui m’aident à avoir accès à ce que je vis et ce que je crois. Je découvre alors avec émerveillement la manifestation de Dieu dans la qualité d’une présence à l’autre, à soi, à Lui: Quand quelqu’un me rencontre et me permet de réaliser la proximité de Dieu par la qualité de sa présence, c’est une vraie expérience! Et il m’ouvre en plus une nouvelle piste pour moi-même: devenir moi-même présent, faire ce travail de me rendre présent, avec cette conscience supplémentaire que Dieu utilise ce canal; et puis nourrir le désir de reconnaître Sa présence en l’autre.

C’est tout un univers qui s’ouvre, et qui est à explorer: Quelles sont les voies par lesquelles nous nous rendons présents, et nous nous ouvrons à Sa présence? C’est ce que je développerai plus bas. Ces voies ne renient pas celles de la confession de foi, de la prière, de l’accueil de la Parole de Dieu, qui peuvent être des voies privilégiées qui ouvrent et permettent d’entrer dans des couches plus profondes de communication. Mais elles les dépassent.

Nous nous demandons comment Dieu se rend présent dans l’accompagnement pastoral. Mais comment se rend-il présent dans la supervision pastorale professionnelle, dans l’administration et l’institution ecclésiale, dans les synodes et autres instances parlementaires… et finalement dans l’existence quotidienne de chacun? Voilà des prolongements possibles de cette réflexion ; ou des lieux d’applications.

B. Quelques “lieux” où Dieu se rend présent dans une rencontre(2)

1° Dans ma présence à l’autre

En fait, cette présence à l’autre se nourrit de notre propre présence à Dieu; elle fonctionne (consciemment ou non) comme témoin d’une Présence ultime. Elle exprime une qualité d’être, et une capacité d’être là simplement. Cette capacité peut s’acquérir; elle implique le travail intérieur vers une connaissance de soi et une acceptation de soi, qui permet d’être bien avec soi-même. Supporter d’être seul avec soi-même devient la condition pour supporter d’être là simplement avec l’autre, sans plus; être présent sans avoir besoin d’ajouter un “faire” quelconque pour exister. Cette qualité d’être, capacité de se rendre présent, se nourrit elle-même de notre présence à Dieu et de sa présence à nous.

Moïse l’illustre bien dans ses rencontres avec Dieu au buisson ardent et au mont Sinaï: il se déchausse pour entrer sur la terre sainte de la rencontre, puis découvre un Dieu passionné pour son peuple et pour lui. De ce type de rencontre jaillira le rayonnement de Moïse(3).

La qualité de notre présence peut devenir témoin d’une Présence ultime, de Celui qui inspire la démarche et qui l’incarne en lui-même. Mais on ne sait pas toujours qui, de l’accompagnant ou de l’accompagné, est témoin ! Car c’est la qualité de la présence mutuelle qui témoigne elle-même de Celui qui se rend présent et dont la présence illumine, restaure et guérit. Évidemment, si la capacité de notre propre présence à l'autre peut se travailler et croître, nous n'avons aucun pouvoir sur la capacité de présence du vis-à-vis, ni sur la qualité de présence mutuelle; ce qui reflète la tension entre notre responsabilité et notre dépendance dans l'accomplissement d'une vraie rencontre - présence de Dieu.

Ce premier lieu fonctionne pour moi comme une porte d’entrée vers les suivants.

2° Dans le silence .... et dans la parole

Cette qualité d’être, capacité d’être là se manifeste dans une capacité à supporter le silence humble d’une vraie écoute de l’autre et de soi. L’accompagnant met alors au premier plan l’être plutôt que le faire ou le dire; il renonce pour un temps à faire tout ce que son agitation intérieure et son sentiment d’impuissance pourrait le pousser à faire, car il sait que c’est d’abord la présence elle-même qui nourrit l’être profond.

Evidemment, cette écoute silencieuse, cette mise en alerte de tous les niveaux de sa personne est une discipline de patience, de prière, de compassion. Elle ne s’acquiert qu’en l’exerçant d’abord pour soi-même, en apprenant à se tenir en silence seul devant Dieu, présent à soi, présent à Lui. C’est là que s’exerce la capacité à se tenir sur ses propres pieds, et à exister sans artifice, sans rien faire. C’est là aussi que surgit l’Eglise, la communion de tous ceux qui ont appris ce chemin; elle est donnée comme une grâce.

L’histoire d’Elie l’illustre bien: après avoir accompli ses grandes œuvres sur le Carmel, il doit apprendre l’existence toute nue; après avoir confronté les prophètes de Baal, il doit apprendre à confronter ses propres démons... pour se tenir sur ses propres pieds; il découvre alors tous ceux qui font la même expérience (les 7000 qui n’ont pas plié le genou).

C’est aussi là que s’acquière la capacité à supporter d’être “perdu” (pour un temps) avec l’autre; perdu sans savoir où aller, ni où trouver un chemin, sans pour autant désespérer, ni paniquer (4). Car il arrive qu’on ne sache plus, ou pas encore quel chemin s’ouvrira; plutôt que de se débattre pour en sortir, il peut être bon “d’attendre en silence le secours de l’Eternel”(5) àl'écoute de l'autre, de soi et de Dieu. C’est la forme que peut prendre la communion aux souffrances de l’autre: rester avec l’autre, là où il est, dans son désespoir ou sa perdition, en sentir la morsure, sans pour autant désespérer ou fuir.

Ici s’enracine la parole, qui s’est nourrie du silence et de l’écoute, parole de l’accompagnant dans laquelle il se donne (comme Christ s’est donné), parole où il se livre, il se risque, il s’engage, il y est présent. Parole qui peut parfois avoir une dimension prophétique ou de sagesse, mais qui surtout est habitée de présence.

3° Dans l’expérience de l’étrange (et de l’étranger)

Un réflexe immédiat de l'accompagnant peut consister à s'identifier à son vis-à-vis, à reconnaître dans sa propre vie des lieux de résonance au récit qui lui est fait. Ces lieux d'identification risquent d'ailleurs de le piéger plus que de l'aider dans sa compréhension de l'autre. Car en fait, l'autre est différent de lui, sa spiritualité, son histoire de vie est ses circonstances aussi. Cette différence est incontournable, il ne peut l'éviter. Mais elle peut justement devenir sa chance, l'occasion d'une vraie rencontre. Car elle l'oblige à un décentrement qui l'ouvre à l'Inconnu, l'Inattendu, l'Etrange; qui l'ouvre à la rencontre de Celui qui se donne dans l'étranger.

D'ailleurs, l'accueil attentif de toute étrangeté du langage (lapsus, incohérence,…) peut aussi devenir un instrument de révélation de l'autre…ou de l'Autre en lui(6).

Jésus développe ce thème dans la parabole de Matthieu 25: en accueillant, en rencontrant l’étranger démuni, c’est le Christ lui-même qui se donne à rencontrer. Cette promesse s’enracine dans les profondeurs de la révélation biblique: Jacob, par exemple la découvre par étapes successives:
-à Béthel, dans sa fuite, il fait un rêve étrange. Attentif à cet aspect étrange, il réalise après coup que Dieu y était présent. Il ne s’y attendait pas; mais il est attentif à l’étrangeté de son expérience, et tout à coup il reconnaît la présence de Dieu Ge 28. 16 "certainement le Seigneur est présent en ce lieu, et moi, je ne le savais pas!”Dieu(7)
- à Péniel, au torrent du Jabok, avant sa confrontation avec Esaü, il combat avec “quelqu’un”, un être étrange qu’il ne lâche pas avant d’avoir été béni. C’est une rencontre avec l’étranger en lui et avec l’Etranger en lui; dans cette rencontre, dans ce combat et dans cet accueil de l’étrange s’originent des transformations subites.

Dieu se rend présent en nous introduisant à l’étrange(r) qui brise le cercle des sécurités qui nous enfermaient, de nos scénarios bien connus et répétitifs. De cette brisure et cette rencontre jaillit le changement. L’attention à ce qui nous est étranger dans la rencontre peut être vitale pour découvrir le Dieu qui s’y rend présent et qui transforme.

 

4° Dans l’expérience de l’absence de Dieu

Les mystiques du Moyen Âge ont abondamment parlé d’une expérience commune à ceux de tous les temps: la “nuit de l’âme”, ou la nuit des sens et de l’esprit. Elle peut être provoquée par une épreuve extérieure; mais aussi par une crise intérieure. Les sens sont en éveil, ils ne captent pourtant plus rien; la foi non plus. C’est l’expérience des ténèbres, du désespoir, de l’épreuve indicible, d’autant plus douloureuse pour le croyant qu’il peut l’assimiler à une absence de Dieu, à son abandon. Les mystiques ont pu “valoriser” cette expérience en y reconnaissant paradoxalement l’action même de Dieu qui les conduit à travers cette expérience de ténèbres(8). C’est comme si Dieu, après un temps de révélation personnelle et de consolation, nous fait passer à un niveau plus profond de conscience et de communion, en s’opposant tout d’abord à nous. Mais c'est un vrai "travail de l'âme", que nul ne peut provoquer de l'extérieur, ni même de l'intérieur par un simple acte volontaire. Certains peuvent se perdre dans ce passage, perdre la trace de leur propre vie, la trace de Dieu. D'autres peuvent se sentir abandonnés de Dieu, puisqu'ils n'éprouvent plus aucun sentiment de sa présence au cœur de la tourmente, ni son secours. D'autres encore peuvent attribuer l'épreuve à un Dieu qui les rétribue, qui les paie en retour de leur infidélité (comme les amis de Job). C'est donc presque de l'ordre de la grâce et de la révélation que quelqu'un puisse affirmer (comme Job) que c'est Dieu qui est à l'origine de son épreuve (ou du moins qu'il est dedans); un Dieu qui nous cherche, mais que nous ne comprenons plus ou pas encore, un Dieu différent de celui que nous connaissions, un Dieu qui se manifeste dans l'expérience de son absence, ou par une "présence" d'opposition plutôt que de soutien. Dès lors, l’expérience d’absence et d’abandon de Dieu se transforme en expérience de présence de Dieu, mais d'un Dieu qui s'oppose à nous. Il est perçu en quelque sorte comme un ennemi(9) . Cette expérience dans laquelle Dieu nous conduit semble être un passage obligé pour sortir de certains enfermements et finir par Le découvrir plus présent que jamais et œuvrant à nous transformer. Dans une telle expérience, Dieu n’est plus perçu comme étant avec nous, mais contre nous ou en face de nous(10).

Moïse, en Exode 4 est effrayé, contré par une demande terrifiante: Dieu en face de lui est perçu comme celui qui veut le tuer! Dieu semble être en colère contre lui. Moïse va apprendre à prendre à son compte la colère de Dieu contre Pharaon, et à prendre sur lui la colère de Dieu contre son peuple. Ce sera le fondement de son rayonnement et de son expérience de communion extraordinaire avec Dieu(11).

En régime chrétien, celui qui vit cette épreuve d’absence et d’abandon, peut se découvrir en communion avec Jésus-Christ qui a expérimenté dans sa propre chair sur la croix l’abandon de Dieu; cette communion est une présence paradoxale de Dieu au cœur de l’abandon; touchant le fond de la souffrance, la personne touche le fond de l’expérience humaine et se trouve là en présence même du Christ. Cette présence de Dieu est alors perçue au-delà de tous les sens physiques et psychiques (les cinq sens), et au-delà de tout sens logique, comme étant l’initiative de Dieu; elle est saisie dans un acte de foi pure.

5° Dans l’image que l’on se fait de l’accompagnant

Dans tout accompagnement pastoral s’opère le jeu des projections. En particulier l’accompagné peut projeter sur l’accompagnant une image parentale. Sans le savoir, il voit en lui une figure de son propre père (ou de sa mère). Dans ce transfert, il adopte des attitudes qui sont profondément enfouies en lui, et qui reproduisent ses anciennes attitudes d'enfant par rapport à son père. Le même phénomène peut s'opérer à l'égard de Dieu: cette fois, c'est la figure de Dieu (et non plus de l'accompagnant) qui est recouverte de l'image de son père. D'ailleurs Freud réduisait Dieu à ce processus; il le voyait comme une projection de ces images parentales.

Toutefois, un autre processus peut se produire, qui va dans le sens inverse: sans le savoir, l'accompagnant peut être lui-même porteur d'une image authentique de Dieu. Nous pouvons alors considérer la figure parentale de l’accompagnant comme l’ombre projetée de la présence de Dieu, son écho ! Mais si l’accompagnant devient une figure parentale, il faut indiquer de Qui elle est l’écho! Car c’est cette troisième Présence qui est recherchée et qui doit être nommée dans la relation.

6° Dans le simple souvenir de Dieu

Dans l’accompagnement pastoral, il nous arrive de faire recours à Dieu dans un acte intérieur presque insaisissable; il s’assimile à la simple conscience de la présence de Dieu. Les pères du désert le voient comme une prière en acte, dans lequel Dieu se rend présent:
a) Ils considèrent (dans la ligne de la tradition vétérotestamentaire) que l’invocation du nom de Dieu est étroitement liée à sa présence intime(12) b) Par ailleurs, “toute chose qui porte en elle la mémoire de Dieu est considérée devant Dieu comme une prière (13). Le souvenir intérieur de Dieu, même sans formulation visible est une prière. L’exemple le plus frappant nous vient de Néhémie: reçu à la cour du roi qui lui trouve mauvaise mine, et qui lui en demande la raison, il répond que c’est à cause des mauvaises nouvelles reçues de Jérusalem en ruine. Le roi lui dit: “Que demandes-tu ?”. Néhémie raconte: “Je priai alors le Dieu des cieux et dis au roi: «Si cela paraît bon au roi, alors tu m’enverras vers Juda pour que je reconstruise la ville»(14). Rien n’est dit de cette prière; on peut en déduire que Néhémie ne formula pas une “prière” particulière à ce moment-là, mais que sa demande au roi fut sa prière. Il savait que Dieu seul pouvait rendre possible son retour à Jérusalem, de sorte qu’en répondant au roi, c’est à Dieu qu’il parlait(15).

Encore une fois, Dieu est plus grand que la conscience que nous en avons. Mais il a voulu se lier à elle et à l’invocation de son nom.

7° Dans toute expérience et dans toute transformation

Lorsque dans notre cheminement nous vivons une expérience particulière, nous pouvons reconnaître, (en général après coup, parfois pendant) Dieu lui-même présent et à l’œuvre. Bien sûr il faut s’arrêter(16) pour reconnaître l’expérience et nommer la présence de Dieu; ce faisant, l’expérience elle-même risque de s’arrêter, car on en prend de la distance. Il n’est pas nécessaire de le faire toujours, ni tout de suite. Mais le fait de nommer Dieu, d’y reconnaître sa présence, donne à l’expérience un poids et une signification toute autre(17).

De même pour toute transformation que nous vivons, tout changement de conscience. Plus cette transformation est petite, plus elle a des chances d’être réelle et authentique; et inversement! Une expérience de transformation peut être reconnue comme expérience de conversion, expérience de changement qui s’opère en nous de façon passive/active, comme manifestation de la présence de Dieu.

Lorsqu’on médite sur son propre vécu, on s’arrête pour reconnaître et goûter sa vie; de même lorsqu’en cours d’entretien l’on s’arrête sur une expérience, sur une émotion pour la nommer, pour l’approfondir... Cette pratique peut faire apparaître de telles expériences ou transformations. Il est alors possible de reconnaître la présence de Dieu en elles.

C. Peut-on modéliser la présence de Dieu?

Cette perspective sur la manière dont Dieu se rend présent dans l’accompagnement pastoral va influencer cet accompagnement. Dans la pratique, elle donne des repères pour reconnaître la présence de Dieu, discerner le mouvement de l’Esprit(18). Elle invite parfois à nommer cette présence et lui donner du poids, parfois à la reconnaître intérieurement, sans la nommer; elle invite aussi à s’ouvrir à cette présence, à s’offrir comme instrument en s’adaptant à ses voies; ce qui implique le développement de nos capacités et la mise en éveil de tous nos sens et notre foi: pour être porteur, révélateur et instrument de cette Présence qui vient pour nous rencontrer et nous transformer.

L’Esprit de Dieu est souverain et ne s’attache pas à suivre nos modèles et nos compréhensions de son action. Il les dépasse heureusement; cela nous permet de rester confiants qu’il se rend présent, quelles que soient nos approches, nos compétences ou nos défaillances. Mais cela ne nous empêche pas de réfléchir sur nos expériences, à la lumière des expériences des témoins bibliques et de l’histoire de la spiritualité chrétienne, et de distinguer quelques lieux et voies privilégiées; ce que nous avons fait dans le chapitre précédent. L’étape suivante consiste à reconnaître quel modèle sous-tend cette compréhension. Un modèle peut alors devenir un outil dans la formation et dans la pratique de l’accompagnement pastoral.

Il peut paraître étrange de parler d’outils en rapport avec la présence de Dieu; même dangereux dans la mesure où, avec l’outil, on voudrait maîtriser ce qui ne l’est justement pas, et qui est de l’ordre de la grâce et de la souveraineté de Dieu. Toutefois, l’outil peut aussi être un instrument au service de l’immaîtrisable, de l’amour et de l’Esprit; un outil qui vise à intégrer une compréhension théorique (des voies de la présence de Dieu dans l’accompagnement pastoral) dans une pratique concrète.

La tradition monastique de la lectio divina(19) m’apparaît comme un modèle porteur des perspectives ci-dessus, en particulier celle de la méditation et de la contemplation.

J’aimerais montrer ici comment l’expérience et la pratique de ces voies de spiritualité peuvent inspirer et devenir des outils dans l’accompagnement pastoral.

1° La contemplation(20)

La démarche contemplative puise ses racines dans celle des pères du désert; ils visaient à se rendre présents à Dieu, à sa personne, son amour, sa parole, dans une pleine disponibilité de leur être, en combattant tous les éléments de dispersion extérieure et intérieure. La reprise contemporaine de cette pratique se retrouve dans l’assise ou dans la prière centrée qui consiste à demeurer devant Dieu dans le silence et l’immobilité pour un temps; les pensées qui affluent, envahissent ou dispersent sont accueillies avec bienveillance... et détachement, jusqu’à perdre de leur impact sur soi. Elles sont peu à peu “calmées”(21), pour s’attacher au rythme de la respiration, pour s’enraciner dans le vécu corporel présent et faire place à la simple présence. C’est alors le lieu pour sentir vibrer son existence, son existence toute nue, sans attribut, sans qualification, sinon celle d’être aimée. C’est un travail paradoxal, car il consiste en :
un effort pour entrer dans le repos, dans le non-effort(22)
un exercice de lâcher prise renouvelé,
un centrage de l’être qui ne soit pas concentration tendue.

En soi, c’est une attitude à laquelle on s’ouvre, on peut s’exercer, mais qui ne peut pas être "produite"; elle ne peut que se produire, être donné. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire ; au contraire, on peut s’y former, on peut s’exercer :
à se rendre soi-même présent,
à se dessaisir pour se laisser saisir,
à s’éveiller sans se crisper,
à s’ouvrir en se structurant.

C’est une ouverture à la rencontre, à la profondeur, une attitude d’accueil, d’attention et de non-maîtrise, une attitude qui permet de prendre conscience de soi et de ce que Dieu fait. Car la présence au Présent contribue à l’accueil de soi et de Dieu.

La démarche contemplative prend acte d’une volonté bienveillante du Dieu de la Bible de se laisser rencontrer(23), de se laisser trouver en tâtonnant(24), de se rendre présent à ceux qui cheminent ensemble(25). Elle reconnaît aussi que le Dieu souverain ne se laisse pas manipuler par aucune pratique ou méthode, et qu’Il ne se situe pas au bout de nos efforts pour l’atteindre: Il se laisse trouver, il ne se laisse pas "produire".

En ce sens, la démarche contemplative est une école pour l’accompagnement pastoral et pour l’expérience de la présence de Dieu dans cet accompagnement. Car, celle-ci non plus, ne peut pas être produite; c’est Dieu lui-même qui se “produit”, se présente, se donne. Et ici aussi, on peut s’exercer à s’y ouvrir, à y être attentif.

On peut mettre en évidence d’autres similitudes entre la démarche contemplative et l’accompagnement pastoral:

a) La contemplation ne se veut pas un instrument pour obtenir autre chose; elle est un but en soi: la présence au Présent. Mais elle porte des fruits, qui sont donnés, en plus. De même un accompagnement pastoral ne visera pas d’abord un mieux-être ou même une restauration (shalom), même si c’est pour ces raisons qu’il démarre. Mais il offre d’abord la possibilité d’une présence vraie, qui “se suffit” à elle-même. Il se peut qu’elle porte des fruits de guérison ou de restauration; qui sont une grâce, en plus! Car la vraie transformation est un fruit non programmé de la Présence.

b) La démarche contemplative consiste à lâcher prise, en particulier à lâcher le faux-moi et ses manifestations, pour se tourner vers l’Etre, et entrer dans le courage d’être, de se suffire de l’être seul(26). L’accompagnement pastoral oriente la personne vers l’Etre, vers son être profond, d’où peuvent jaillir les énergies décisives pour affronter la réalité de sa vie.

c) Pratiquement, la contemplation développe le même type d’attitude que l’accompagnement pastoral, la première à l’égard de soi-même et la deuxième à l’égard du vis-à-vis et de soi: entrer dans le niveau le plus profond de soi, entrer en contact avec son courant existentiel, avec le murmure de la source.

d) les capacités nécessaires pour accompagner pastoralement, comme la capacité
à se tenir seul devant Dieu,
à demeurer en silence
à supporter le vide, la non-maîtrise,
à être attentif à l’être,
sont précisément celles qui s’acquièrent dans la contemplation.

Ainsi, j’estime que toute personne qui pratique l’accompagnement pastoral, et qui est en quête de la présence de Dieu au cœur de la rencontre, peut trouver dans la pratique de la contemplation une école fondamentale et un modèle pratique. Je me demande même si cette école de la contemplation n'en est pas un passage obligé!

2° La méditation

Dans ce terme, j’englobe toutes les pratiques de méditation : méditation de la Parole, méditation sur sa propre histoire, ou sur son vécu passé récent.

Il ne s’agit pas tant d’une réflexion mentale qui viserait à conceptualiser, formaliser une expérience ou à l’interpréter. C’est une démarche proche de la précédente, qui commence, comme elle, par un chemin vers soi, dans l’ici et maintenant, pour se rendre présent. Elle s’inspire de la prière sur le souffle ou prière du cœur, qui vise à “faire descendre l’esprit dans le cœur”, à soumettre l’intelligence mentale à l’intelligence du cœur, plus intégrative et profonde, plus analogique que dialogique. Elle introduit à une écoute globale, “toutes antennes dehors”, une attention flottante, une écoute participative et créative;créative ; la Parole du Tout Autre, ou le vécu personnel est accueilli pour lui-même, et son impact sur soi-même même est reconnu, accepté, digéré, intégré, écarté ou mis au service de la démarche. Une nouvelle Parole, ou un nouveau vécu surgit de ce travail intérieur, grâce à des images, des symboles, des pensées et sentiments qui prennent un sens nouveau en soi. C’est une écoute simultanée de soi dans le présent, d’une part, et d’autre part de la Parole autre (même étrangère) ou du vécu personnel passé, écoute qui sollicite les différents niveaux de la personne. Dans cette écoute active, on s’arrête comme un randonneur en cours d’escalade, pour reconnaître et savourer, pour comprendre et intégrer le chemin parcouru.

Ici aussi on peut mettre en évidence d’autres similitudes entre la méditation sur le vécu passé récent et l’accompagnement pastoral:
- La méditation sur les événements de ma vie est portée par les questions :
qu’ai-je vécu, que m’est-il arrivé, que s’est-il passé en moi, quelle expérience ai-je faite, que se passe-t-il maintenant en moi? Elles permettent la conscience de soi, la présence à soi-même, à Dieu et à son œuvre en soi.
- Dans l’accompagnement pastoral (et surtout dans la supervision) ce sont ces mêmes questions qui conduisent à un apprentissage à partir du vécu, à partir d’expériences fraîches ; un apprentissage qui peut conduire à des expériences de transformation.

On voit bien comment cette pratique de méditation de la Parole, ou de méditation sur son propre vécu peut devenir une école pour l’accompagnement pastoral, pour l’écoute centrée sur la personne, qui elle aussi se centre sur le présent, vise la présence à l’autre et à soi; une école pour reconnaître et devenir témoin et instrument de la présence de Dieu dans l’accompagnement.

Fin de première partie Le 1er décembre 2000
Jean-Claude Schwab