Cet article fait suite à une premier article: "La Présence de Dieu dans l'accompagnement pastoral"

2ème partie -
Présence de Dieu et spécificité de l’accompagnement pastoral

Jean-Claude Schwab


Dans le chapitre précédent, nous avons affirmé que c’est la présence de Dieu dans la rencontre et dans l’accompagnement pastoral qui en fait un événement fondateur ou transformateur ; nous avons vu les “lieux” où il nous paraît que Dieu se rend présent, et comment cette compréhension peut orienter notre manière d’accompagner.

L’accompagnant pastoral peut donc se voir comme un chercheur de la présence de Dieu, ou encore comme un révélateur, un instrument, un témoin de cette présence. Est-ce cela qui lui confère sa spécificité, dans le concert de toutes les professions de la santé ou de la relation ? Est-ce cela qui justifie cette démarche? Celui qui fait profession d’accompagnant pastoral peut-il s’appuyer sur une telle Présence, espérée et… inmaîtrisable, pour affirmer sa spécificité, fonder son identité professionnelle?

Cette question de la spécificité surgit ici, car si l’identité pastorale est fondamentale pour l’accompagnant, elle est pourtant fragilisée dans les contextes professionnel et ecclésial actuels. Ceux qui pratiquent professionnellement l’accompagnement pastoral peuvent être amenés à se demander à quoi ils servent et si leur tâche a un sens bien déterminé et irremplaçable, alors qu’ils sont entourés de spécialistes de tout genre et qu’ils sont appelés à travailler avec eux. D’ailleurs il peut aussi leur être demandé d’en rendre compte.

C’est pourquoi la formation professionnelle à l’accompagnement pastoral s’attache à aider chacun à clarifier son identité pastorale. Elle ne le fait pas d’abord avec un article comme celui-ci, ou en dessinant des frontières de spécificité par rapport à d’autres; elle le fait dans une confrontation pratique de sa personne avec le réel de la rencontre. C’est dans cette confrontation que peut s’enraciner la conscience particulière de son identité pastorale.

Le noyau de l’identité de l’accompagnant pastoral consiste-t-il donc à se voir comme un chercheur, ou un révélateur, ou un instrument, ou encore un témoin de la présence de Dieu? Ou bien sa spécificité se situe-t-elle encore ailleurs ? Quelle pertinence, quelle spécificité a-t-il,
1° parmi les autres professions de la santé ou de la relation?
2° parmi les autres croyants qui s’attachent à visiter et accompagner “au nom du Christ ou de l’Eglise”?

Je ne développerai pas la deuxième question, sinon pour dire qu’elle recouvre la question de la spécificité du ministère consacré par rapport à l’ensemble du peuple de croyants et au sacerdoce universel. Peut-être faut-il ajouter que l’accompagnement pastoral est une discipline professionnelle, qui implique non seulement une formation théologique et pastorale, mais aussi une formation spécifique à l’accompagnement, avec sa propre méthodologie, sa propre formation professionnelle et clinique(27).

Quant au premier point, celui de la spécificité de l’accompagnement pastoral dans le concert des professions de la santé et de la relation, j’estime qu’elle se situe à la fois dans sa compétence propre et au-delà de sa compétence propre :
1° Certains aspects de sa compétence sont identiques à ceux qui fondent la compétence de ces autres professions. D’autres aspects s’en différencient et en marquent la spécificité. Quelques exemples nous aideront à préciser ces domaines spécifiques, tout à l’heure. Ils suffisent à établir la pertinence, la spécificité de l’accompagnement pastoral.
2° Celui-ci est toutefois appelé à aller au-delà de sa compétence propre; non pas en deçà, pour en transgresser des limites, évacuer des exigences, mais au-delà, parce qu’appelé à une autre dimension.

Reprenons cette distinction plus en détail(28):

1° Le pasteur doit pouvoir exercer des compétences (les acquérir, les faire reconnaître) dans le champ de l’aide relationnelle. Ces compétences sont reliées aux sciences humaines; mais leur spécificité n’est pas dans ce domaine; elle est pastorale. Cela signifie qu’elles sont informées des sciences humaines, mais que leur but, leur orientation fondamentale n’est pas seulement du domaine de l’aide à vivre (plans physique, psychique et social) mais aussi de l’aide... à mourir! Il ne s'agit pas tant, ni seulement de "l'accompagnement de fin de vie", mais plutôt de faire face à sa mortalité, d'accepter sa finitude existentielle, d'apprendre à vivre "à partir de la mort"(29). C'est le sens profond de notre existence devant Dieu qui est en jeu ici. C’est dire que le pasteur (celui ou celle qui pratique l’accompagnement pastoral) est appelé à confronter avec son vis-à-vis les questions ultimes de l’existence, celles que les spécialistes (médecins, psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes) renoncent à aborder, par refus méthodologique. Pour cela il doit les avoir confrontées pour lui-même: c’est là que sa spiritualité est en jeu et que sa tâche est spécifiquement pastorale.

D’un point de vue professionnel, sa spécificité est ainsi bien établie.

2° Mais il subsiste un autre point de vue: ministériel (ou vocationnel), qui réclame un autre type de capacité: une capacité qui va au-delà de la compétence professionnelle pastorale (tout en l’intégrant) et qui est spirituelle. Elle n’est pas à revendiquer ou à affirmer comme une spécificité; c’est un appel au don de soi, à porter l’image du Christ, à devenir témoin de sa présence, disciple et envoyé... et à renoncer à l’identification par la compétence.

Le premier niveau établit la spécificité de l’accompagnement pastoral: c’est sa compétence en sciences humaines et sa compétence pastorale.
Le second niveau prend en compte la dimension spirituelle de "l’au-delà de la compétence"!

Nous pouvons expliciter ces deux niveaux dans les trois questions de l’identité pastorale, de la relation pastorale et de la visée pastorale.

A. L’identité pastorale

(affirmation de soi ou renoncement à soi ?)

 

1° Comme pour les autres professions analogues, l’identité professionnelle de l’accompagnant pastoral s’enracine dans sa compétence propre et sa spécificité. Elle lui permettra d’accomplir le soin pastoral des individus, qui est en fait le service le plus nécessaire et le plus demandé au sein de la société, du moins si l’on sait comprendre les demandes. L’accompagnant pastoral aide son vis-à-vis à retrouver le fil de sa vie, le sens de sa vi (30). Encore une fois, il aide à vivre et il aide à mourir, à pouvoir vivre à partir de sa mort.

2° Ceci dit, l’accompagnant va devoir reconnaître que ce n’est pas lui qui communique le sens de la vie, et que ce qu’il veut et doit faire lui échappe en fait complètement. L’affirmation de soi et de ses compétences, le développement d’une claire identité pastorale n’est qu’une face de sa vocation. L’autre face consiste à ... y renoncer: renoncer à soi, après avoir travaillé à l’affirmation de soi. La compétence donne des instruments importants pour vivre un bon accompagnement; toutefois, ce qui est déterminant existentiellement se situe parfois au-delà de sa compétence: lorsque l’accompagnant se trouve désarmé, prêt à se perdre pour un autre, prêt à se renoncer lui-même pour créer l’espace où Dieu peut faire son travail. En fait l’affirmation de soi et le renoncement à soi font tous deux partie de l’identité pastorale; ils ne s’opposent pas car personne ne peut donner ce qu’il ne possède pas(31).

B. La relation pastorale

(contrat ou alliance ?)

1° L’accompagnement pastoral va pouvoir se dérouler sur la base d’un contrat. Savoir établir un contrat fait partie de la compétence de base d’un accompagnant. “Il y a contrat (formel) lorsqu’on s’est mis d’accord sur un rendez-vous. Si l’une des personnes demande de l’aide et que l’autre apporte de l’aide, c’est le problème qui sera l’objet d’un contrat (informel). Mais il y a très souvent un contrat sous-jacent (secret) qui n’est pas toujours clair. Bien des attentes non dites peuvent devenir sources de grandes frustrations; et l’insatisfaction de bien des pasteurs dans leur service pastoral est directement reliée à l’ambiguïté du contrat. La première responsabilité du pasteur, sa compétence de base, est d’aider chaque personne à percevoir la nature exacte de l’aide qu’elle désire vraiment et de lui dire s’il peut la lui donner” (32). Faut-il préciser ici que la tâche pastorale ne peut se limiter à un seul modèle d’accompagnement, de type counseling, comme dans d’autres professions de la relation; sa tâche consiste justement à entrer en relation avec des gens différents de bien des façons différentes, et selon des contrats adaptés à chaque situation. C’est une spécificité de sa compétence.

“La notion de contrat, et la distinction entre les contrats formel, informel et secret a aidé à comprendre bien des échecs dans les relations professionnelles. On comprend aussi comment ces clarifications ont aidé les accompagnants pastoraux à mieux saisir les problèmes et les possibilités qui se présentent dans leurs relations avec les gens.

Mais de même que l’affirmation de soi n’est pas le seul aspect de l’identité pastorale, de même le contrat n’est pas le tout de la relation pastorale(33).

2° Ici intervient la notion biblique d’alliance, qui peut conduire au-delà du contrat. “Aucun médecin ne ferait du porte-à-porte pour demander si un malade a besoin de soins. Aucun psychologue ne se présenterait chez les gens pour s’enquérir de problèmes émotifs qui lui donneraient l’occasion d’utiliser ses connaissances. Mais le pasteur, lui, prend des initiatives, se conduit parfois comme un praticien agressif, va à la rencontre des gens. La notion d’alliance apporte une note critique à la vision contractuelle de la relation pastorale. En effet ce n’est pas un contrat que Yahvé a établi avec son peuple, mais une alliance. Dans l’alliance, la fidélité est inconditionnelle. C’est l’engagement inconditionnel à servir.

Toute personne qui veut rendre l’Alliance de Dieu visible dans le monde doit rencontrer ce grand défi: ne rien attendre en retour pour son service... Et Dieu défie ceux et celles qui veulent manifester son alliance dans le monde de ne jamais faire du succès le critère de leur amour pour autrui(34).

C. La technique et la visée pastorale

(définir son rôle ou contempler ?)

1° Si les médecins écrivent des rapports, les psychologues rendent compte des tests de leurs clients, les travailleurs sociaux font des analyses de pratique, que font les accompagnants pastoraux? Ils ont mis au point une méthode qui permet de reconnaître ce qui se passe dans une relation, découvrir les erreurs et les attitudes fertiles. C’est le verbatim de l’entretien, ou le rapport écrit d’un accompagnement pastoral. Travaillé en supervision, ce rapport donne à l’accompagnant l’occasion de clarifier sa propre expérience, d’identifier exactement ce qui s’est passé dans son travail pastoral et de penser de façon réaliste à d’autres façons d’agir. Un seul événement bien documenté, soigneusement rapporté et évalué avec un juste esprit critique peut en apprendre beaucoup plus qu’une longue expérience à celui qui l’intègre dans sa vie. Cet accompagnant peut mieux définir son rôle. Il devient plus compétent.

2° Toutefois, la définition du rôle n’est pas le fin mot de l’accompagnement pastoral;pastoral ; l’aspect central de ce service ne consiste pas en une pratique la plus habile, ni à savoir donner la réaction la plus appropriée dans chaque situation(35). Il faut dépasser ce rôle, cette compétence (qui peut rendre compte de chacune de ses interactions).

Ici, qu’est ce donc qu’aller au-delà? Ce pourrait être, par le moyen du rapport écrit, non plus seulement de chercher “Comment mieux faire?” mais de découvrir “qu’est-ce que cette personne que je rencontre comme accompagnant pastoral peut m’apprendre?”. C’est une forme de contemplation. La rencontre devient alors un document humain vivant qui provoque des questions fondamentales; elle permet de contempler la condition humaine telle qu’elle se révèle.humaine. Le service pastoral implique une contemplation attentive et critique de la condition humaine telle qu’elle se révèle en réalité dans la vie des humains. C’est le chemin pour comprendre de façon toute nouvelle l’œuvre de Dieu dans les personnes, le dévoilement progressif de la réalité, la révélation de la lumière divine comme de l’obscurité humaine. Dans cette perspective, le service pastoral ne peut jamais se réduire à la bonne pratique d’une méthode ou d’une technique, car en fin de compte, il s’agit de la recherche continue de Dieu dans la vie de gens que nous voulons servir(36).

Au travers de ces trois exemples, il s’agissait d’une part d’établir en quoi l’accompagnement pastoral peut s’appuyer sur une compétence et une compétence spécifiquement pastorale, et d’autre part de montrer comment passer d’un professionnalisme à une spiritualité de l’accompagnement pastoral. Le professionnalisme est une exigence de base indiscutable qui se caractérise par une formation spéciale et des capacités spécifiques. Mais l’accompagnant pastoral doit dépasser le professionnalisme par l’oubli de soi et la contemplation, s’il veut devenir un témoin de l’alliance avec Dieu.

Dans le concert des professions de la relation et de la santé, sa compétence professionnelle et sa spécificité sont pastorales; elles sont “mesurables” (on peut en rendre compte), elles intègrent des compétences en sciences humaines et touchent les questions ultimes, sans forcément viser la Présence de Dieu. Mais la dimension spirituelle qui lui est attachée l’invite à aller au-delà de sa spécificité pour devenir chercheur, instrument, révélateur et témoin de la Présence de Dieu dans la relation.

Conclusion

Il nous semble avoir pu montrer les éléments suivants :
1° L’accompagnement pastoral possède ses propres critères et sa propre légitimité dans le concert des sciences humaines et des disciplines de relation et d’accompagnement (psychologique, sociologique, thérapeutique, médical…). Il est en interaction avec celles-ci, mais ne se définit pas d’abord par rapport à elles. La présence de Dieu dans cet accompagnement en fait un événement fondateur et transformateur. Et notre compréhension de la manière dont Dieu se rend présent en est déterminante.

2° Pour trouver son plein épanouissement, ses critères et sa légitimité, l’accompagnement pastoral doit puiser dans ses propres ressources historiques et bibliques, tout en étant interpellé et éclairé par les problématiques actuelles. En particulier, l’accompagnant est invité à « pratiquer » la présence de Dieu, et à retrouver la pertinence actuelle de la lectio divina, des démarches
de méditation et de contemplation pour sa propre pratique.

Jean-Claude Schwab

Le 1er décembre 2000