Présent à la Présence

Traduction résumée de l’article Present to Presence de David Frenette, par Jean-Claude Schwab

Se rendre Présent à la Présence

Une pratique contemplative de l’attention et de l’intention

Introduction

L'auteur montre comment une pratique régulière de la prière centrée (voir note 1) peut réduire les obstacles à la prière contemplative. La pratique l'attention et de l'intention offre des pistes concrètes pour transférer ces attitudes dans la vie quotidienne:

A quoi ressemble notre vie intérieure pendant notre travail et nos activités quotidiennes ? D’habitude nous n’avons pas conscience de l’intense activité de nos pensées, ni de notre distraction (déguisée en compétence «d’accomplir de  multiples tâches simultanément»), ni du flot continuel et ordinaire de la vie qui nous est donnée. Plus on est distrait dans nos activités, plus on est dispersé dans nos vies intérieures. Notre activité extérieure semble vouloir couvrir le bruit intérieur, qui pourtant se poursuit toujours, même quand nous sommes tranquilles. Distraits par ce bruit intérieur incessant, perdus dans le passé et dans le futur, nous sommes si facilement aliénés du présent, de nous-mêmes, de la présence du Dieu vivant et de la capacité d’être présent à autrui.

Le récit évangélique si connu de Marthe et Marie (Lc 10.38ss) illustre cette réalité de notre condition humaine. Il nous indique comment Marthe, distraite, inquiète, agitée, est perdue dans un tumulte intérieur, c’est-à-dire coupée de son intention originelle d’être une hôte chaleureuse. Ce texte est traditionnellement interprété pour souligner le contraste entre la vie contemplative et la vie active. Mais dans la perspective du chemin contemplatif, on peut voir en ces deux sœurs les deux parties de nous-mêmes. Nous sommes invités à les intégrer dans la pratique: 
intégrer l’écoute attentive et priante (de Marie) durant l’activité (de Marthe), c-à-d:
- vivre une pratique qui sache gérer le tumulte intérieur et la distraction durant l’activité;
- apprendre à prier, se tourner vers Dieu et écouter non seulement durant un temps de retrait, mais aussi  pendant l’activité quotidienne.
En pratiquant l’attention - intention en toutes occasions, on unifie progressivement Marthe et Marie en soi. Ainsi on reçoit la vie divine de compassion et on l’exprime dans nos simples actions. C'est cette pratique contemplative de l'attention - intention, appelée plus loin "pratique",  que nous voulons présenter ici.

La Lectio – lecture contemplative des Ecritures

La pratique contemplative de l'attention - intention s’enracine dans la lecture priante des Ecritures, la Lectio divina, dans ces temps où l’on se met paisiblement «assis à l’écoute du Seigneur». 
Et le point de départ de la Lectio, c’est la prière centrée  (ou prière de consentement selon Th Keating), qui consiste à se tenir calme au pied du Seigneur, éveillés, attentifs, conscients, et à revenir toujours à nouveau au mot sacré et à son intention initiale: vouloir être là devant Dieu.
Dans la Lectio elle-même, il y a également ces deux mouvements intérieurs fondamentaux :

    1° L’attention, la conscience dans la présence

Il s'agit d'être pleinement attentif à la lecture, laissant aller les pensées «à propos» du texte, sans nous y attacher, et devenir «plus présent à Dieu dans la lecture». La méditation proprement dite, la réflexion sur ce que signifie l’Ecriture vient en second, après que notre attention soit devenue présente à la présence de Dieu. C’est le premier mouvement intérieur de cette pratique: toujours à nouveau venir et revenir à cette attention. Cela dégage notre esprit (le simplifie !) pour percevoir la présence divine dans le texte. De même, Marie revient à l'écoute des paroles de Jésus, plutôt que toujours l’interrompre avec ses opinions. D’ailleurs c’est ici déjà unir contemplation et action, car l’écoute est déjà une action.

    2° L’intention

L’intention, c’est le «pourquoi» d’une activité. L'intention de la Lectio: écouter la Parole de Dieu dans les mots du texte. Cette intentionnalité fait partie de l’attitude de foi, et il est nécessaire qu’elle s’exprime pour que le vrai potentiel de transmission du texte puisse nous toucher. L’activité de lecture de l’Ecriture peut devenir une relation d’écoute de la Parole de Dieu ; de même toute activité de la vie quotidienne peut devenir une relation d’écoute de la Parole de Dieu.

Quand on est pleinement présent au texte dans cette attitude consciente, le futur et le passé disparaissent, seul le moment présent subsiste; et dans cette présence présente, les mots du texte deviennent transparents à la Parole éternelle de Dieu ; il en émerge intuition et perception profonde.
On peut étendre cette même attitude, cette même pratique, à tous les événements dans la vie quotidienne.

La pratique dans la vie quotidienne

Dieu est toujours présent dans la vie quotidienne, puisque toute vie est en Dieu.
Il nous arrive de goûter cela, comme un don, dans des expériences occasionnelles lorsqu’on est pleinement attentif et conscient, présent (p.ex pendant qu’on lave la vaisselle, ou qu’on sent le vent par les fenêtres, percevant la brise de l’Esprit dans cette brise, ou lorsqu’on est pleinement capté par le jeu d’un enfant, ou pleinement présent à la peine de quelqu’un et aux souffrances du Christ qui enveloppent cette personne); mais c’est plutôt rare !
Pourtant c’est dans l’ordinaire de la vie quotidienne que se trouve le sacré ! La pratique de la prière affine notre attention/intention et notre conscience du sacré de la vie ordinaire, et elle nous permet de "vivre en Dieu". Ce sens de la présence divine dans l’activité devient alors plus fréquent et ordinaire ; c’est le «sacrement du moment présent». D’ailleurs l’invitation la plus profonde de la foi consiste à vivre en Dieu, au niveau de la pure conscience elle-même, sans plus dépendre des expériences de la présence de Dieu.

Le mouvement de l’Attention au moment présent (I)

On peut pratiquer dans toute activité de la vie quotidienne la même attention à la présence de Dieu dans le moment présent que celle qu’on pratique durant la Lectio (attention à la présence de Dieu dans l’Ecriture).
Plutôt que d’être attentif à la lecture biblique, on est attentif à ce qu’on est en train de faire, au contenu du moment présent. Et c’est le corps qui nous y aide: cette attention n’est pas intellectuelle, c’est un mouvement inscrit dans le corps, un "sens senti" plutôt qu’un concept.

Concrètement maintenant même:
Faire une pause en lisant, et reconnaître où est notre attention, sentir la chaise, sentir le contact du corps avec le monde environnant. Le contenu de ce moment, c’est notre activité «d’être assis». Il peut s’y ajouter une émotion, une sensation physique. On peut centrer son attention sur cette émotion ou cette sensation. On peut faire de même en marchant où en respirant.

On commence cette pratique de l’Attention/Intention avec de simples activités comme marcher ou laver la vaisselle : c’est le fondement pour étendre ensuite cette pratique à des activités qui nous impliquent plus, comme écrire ou interagir avec d’autres.
De même faire la Lectio avec des Psaumes va nous préparer à faire la Lectio avec l’Evangile (cf. dans les monastères).
La clé consiste à être présentement attentif et conscient; ceci par son corps, avec et dans son corps -  se sentir soi-même dans l’activité, dans son contact avec l’environnement ambiant. C’est très simple: il s'agit juste de devenir conscient de ce qu’on est en train de faire. Le processus est le même pour l'écoute: écouter avec attention et conscience (awareness). Il s’agit de simplement revenir à une chose "la seule chose nécessaire": revenir à Dieu qui est déjà si près de nous.
Avec cette pratique nous réalisons que nous ne sommes pas séparés de Dieu et que le travail n’est pas séparé de la prière. Avec cette pratique engagée on peut expérimenter que le travail est un cadeau. Si bien que le travail et la vie quotidienne sont libérés pour devenir une prière ordinaire à Dieu, avec lui et en lui

Le mouvement de l’Attention au souffle (II)

Il y a une interaction entre la prière centrée et la pratique contemplative de l'attention/intention. Dans la prière centrée on choisit un mot (ou la respiration) comme symbole de notre intention de consentir à l’action et à la présence de Dieu. On retourne vers ce symbole chaque fois qu’on se perd dans une autre pensée. Dans la  pratique contemplative de l'attention/intention (qui émerge d'un exercice régulier de la prière centrée ), c’est le souffle qui donne forme et vie à la prière.
Le souffle est sacré. Notre souffle physique est toujours avec nous dans notre vie, le Souffle de Dieu aussi ! Nous ne sommes pas toujours attentifs à notre souffle, de même que nous ne sommes pas toujours attentifs, ni toujours présents à la présence de Dieu. Toutefois, l’attention à ce que nous faisons dans le moment présent nous aide ; c’est un premier mouvement de la pratique ; mais il arrive que cette attention se perd quand on est engagé dans des activités complexes. C’est ici qu’un autre mouvement de la pratique nous aide : l’attention à notre souffle (comme ancre incarnée de l’attention), comme point de départ pour s’ouvrir autant à la sainteté des Ecritures dans la Lectio qu'à la sainteté ordinaire de la vie quotidienne.

Prier avec notre souffle (comme élément de la pratique contemplative) relie la prière et l’action. Concrètement on passe alternativement de l’attention à notre souffle à l’attention à ce que l’on fait présentement (ou au contenu du moment). Concrètement :
- on prend conscience de notre souffle (de son va-et-vient)
- puis notre attention va naturellement vers l’activité qu’on mène au travers de notre corps
- puis on retourne à la respiration
- quand on se perd dans ses pensées et qu’on en prend conscience :
- on redirige notre attention vers notre souffle ou vers notre activité.
Avec cette pratique de la prière, la vie quotidienne est entrelacée en Dieu.

Il y a des temps où l’on peut :
- être complètement absorbé dans une activité (au point d’en perdre la notion du temps) ; c’est très bien
- devenir conscient du temps qui passe et de ce que nous faisons, c’est aussi très bien
- se sentir distrait, pensant à nous-mêmes. Cette conscience de soi, cette capacité d’autoréflexion est un merveilleux don de Dieu. Toutefois on peut se perdre dans ce miroir, dans nos commentaires, nos pensées et nos jugements. C’est alors le "faux-moi" (Th Keating) qui prend le dessus et qui se piège en lui-même.
On retrouve la liberté, moment après moment, dans la relation à Dieu; à travers la pratique de la prière de l'attention. Cette expérience d’une libération du faux-moi par la pratique de la prière forme la base pour réaliser une libération  plus large.

Au cœur des «distractions» (des soucis et inquiétudes, voir Marthe), on peut toujours prier, c’est à dire diriger notre attention vers notre souffle ou vers ce qu’on est en train de faire, retournant simplement vers le moment présent. Non pas pour avoir une  meilleure respiration, ou pour remplacer la mise en œuvre de nos dons, mais pour aider nos pensées, nos cœurs et nos corps en dirigeant notre attention vers eux, à travers Dieu. Ils sont mis en œuvre de façon plus centrée et présente.
Parfois nous avons besoin d'être plus attentifs à la présence ordinaire de Dieu afin le laisser vivre en nous, caché, mais mais mettant en œzvre nos capacités humaines pour agir dans notre monde quotidien. Dans le récit de Marthe et Marie, c’est l’inquiétude (la distraction) de Marthe qui est en jeu, et non pas son activité  nécessaire; et c’est la simple attention de Marie qui est la seule chose nécessaire.
Avec une pratique de plus en plus fidèle de la prière réceptive (prière centrée et Lectio) ainsi que de la prière dans la vie quotidienne, on commence à s’éveiller au Christ, Parole de Dieu, dans la vie ordinaire :
«Heureux celui/celle qui dans tous ses travaux cherche le repos béni, qui garde le repos de Marie tout en acceptant le travail de Marthe. Il/elle est au repos tout en travaillant»!
Votre souffle est toujours présent, et c’est un chemin vers le présent, la seule chose nécessaire pour recevoir la Parole de Dieu. Le souffle est donc un symbole sacré, une invitation de Dieu. La contemplation  relie la prière centrée à la pratique dans la vie quotidienne

Le mouvement de l’Intention (III)

Notre intention de faire ce que nous faisons par amour pour Dieu nous relie puissamment à la divine présence. Notre intention, c’est le pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Ce troisième mouvement de la pratique vient après l’attention à notre activité (I) et l’attention à l’ancre du souffle (II) : c’est notre intention profonde de faire ce que  nous faisons. De même qu’elle est vitale dans la Lectio pour réaliser au travers de la lecture biblique un chemin pour se relier à Dieu, l’intention est aussi vitale pour réaliser la sainteté de toute vie quotidienne.
On peut exprimer cette intention de différentes manières, par exemple dans la phrase «Aide-moi Seigneur à vivre mon service avec joie». Enraciné dans le moment présent par l’attention à la tâche et à mon souffle, je laisse monter en moi cette prière d’intention, à partir de la présence du Dieu présent. Je me laisse devenir un avec cette intention, avec ce mouvement de Dieu vers Dieu : l’intention consciente disparaît dans le cœur de Dieu d’où elle est venue. Ce qui demeure, c’est l’activité du moment présent (marcher, écrire, …) ; pourtant cette activité a été transformée en la lumière ordinaire de Dieu (par la pratique de l’Intention). De plus en plus Dieu vit en nous pour le monde.
Bien sûr notre condition humaine nous écarte continuellement de cette intention de notre cœur, il faut bien le reconnaître. Nous oublions. C’est justement pourquoi nous avons besoin de pratiquer notre prière à Dieu. La prière n’est que se souvenir de Dieu (cf pensée soufie) en redevenant présent au moment présent. C’est Dieu qui nous libère pour nous souvenir de Dieu et c’est Dieu qui nous libère de notre oubli, de notre condition humaine (ce qui inclut l’humilité d'accepter que nous oublions). Pour atteindre cette humilité en Dieu on a besoin de se souvenir de Dieu ; ainsi c’est Dieu qui est en nous, transformant notre vie divine et notre vie humaine.

La pratique de prière d'attention - intention à long terme
Quand on vit une vie active "en Dieu", au travers de cette pratique, notre vie active est progressivement unie à Dieu:
- on se dégage plus naturellement du faux-moi en le laissant, en l’abandonnant dans le souffle de Dieu
- on accepte plus humblement d’avoir oublié de pratiquer et on voit cet oubli comme une occasion de pratiquer la prière maintenant
- notre liberté, issue de la connaissance de soi, grandit dans l'union avec Dieu dans la vie ordinaire
- …
Les trois mouvements de la pratique contemplative de l'attention - intention se résument donc à
- l’attention à ce qu’on est en train de faire
- l’attention à notre souffle
- l'intention vers Dieu (faire ce que nous faisons par amour pour Dieu). Ces trois mouvements ne sont pas trois séquences à vivre toujours dans le même ordre. La pratique elle-même nous apprend comment répondre à l’Esprit en passant de l’un à l’autre. Les différentes situations de vie sollicitent différents mouvements de la prière. Au début on s’exerce à chacun des mouvements l’un après l’autre ;  puis la flexibilité s’acquière avec l’expérience. Parfois c’est l’attention au souffle qui est première (pour avoir une ancre corporelle pendant les activités intellectuelles), parfois c’est de se souvenir de notre intention qui vient en premier (quand on est découragé ; ça nous donne une plateforme pour s’abandonner à la conscience du souffle).

La pure conscience de la Présence Divine (IV)

Le Christ vivant est présent en nous lorsque nous en sommes conscients. Il est aussi présent au-delà de notre conscience individuelle, comme pure conscience. Il est Parole éternelle, logos dans lequel toute vie (nos activités concrètes, tâches et événements, nos pensées et sentiments) sort et rentre. C’est le fond d’où sortent et où rentrent toutes les autres choses. La pratique contemplative de la prière nous conduit vers ce fond caché, déterminant, éternellement présent. Quand notre attention va au-delà de quoique ce soit de spécifique vers une pure conscience, on réalise les potentiels de cette manière de prier. C’est le 4ème mouvement de cette pratique: une pure conscience de la présence du Christ ressuscité. Créés à l’image de Dieu, nous trouvons notre vraie identité, notre profond Je dans le Je de Dieu (Gal 2.20 ou Ac 4.8).

Conclusion

Dans la pratique contemplative de la prière d'attention et intention, on ne peut s’accrocher à rien : chaque mouvement est une nouvelle invitation à s’ouvrir au rayonnement actuel de Dieu. On est foncièrement dépendant de la vie de Dieu comme on l’a toujours été. Quand on continue à long terme dans cette prière et laisse le Christ vivre en nous, nous demeurons en Celui qui est la source de cette pratique de prière et de  notre propre vie : Dieu.
Alors nous transmettons la vie divine au monde de façon paisible et cachée aux yeux de notre faux-moi. Comme une antenne de radio qui transmet des ondes invisibles dans l’atmosphère, nous émettons continuellement la vie divine. Dieu est, et nous laissons Dieu être, notre source au travers d’une pratique répétée ; non pas en s’efforçant de le faire, mais simplement en demeurant en Dieu pendant qu’on remplit nos fonctions quotidiennes : là on exerce une sorte d’apostolat. Toutes activités vont sortir de ce centre.

 

note 1: Cette pratique contemplative présentée ici poursuit l’intuition de la Prière centrée (ou prière de consentement développée par Thomas Keating cf. son livre "Prier dans le secret").