Vers une spiritualité du chemin

Jean-Claude Schwab

La spiritualité nous pénètre par les pieds quand on marche concrètement sur une route comme pèlerin; on s’ouvre à la possibilité d’un chemin intérieur qui reflète le chemin extérieur, qui lui réponde et lui corresponde.

Je n’en avais qu’une intuition vague, quand j’ai entendu un ami prêtre me faire le récit de sa dernière marche de pèlerinage... mais suffisamment profonde pour laisser monter en moi le désir d’en faire, moi aussi, l’expérience. Au moment de prendre sa retraite, cet ami prêtre avait mis trois mois à part pour marcher à deux de Nimègue (NL) jusqu’à Assise. Il m’invite (ainsi que d’autres de ses amis) à me joindre à eux pour 8 jours, d’Innsbruck (A) à Padoue (I). Je vais décrire concrètement cette expérience.

D’Innsbruck à Padoue

Le groupe se constitue autour des deux pèlerins, par rendez-vous successifs, dans une gare ou dans un bistrot. Joie des retrouvailles et échanges sur leurs expériences de la première partie du voyage, en partie à pied, en partie en bus ou en train. Maintenant nous sommes sept et nous avons deux voitures. Après une nuit à l’hôtel, on cherche un lieu symbolique de la ville, un cloître pour la brève cérémonie de départ: quelques impulsions sur le thème de “vivre sa vie comme une marche”, puis un chant de la route. Les deux voitures nous déposent au départ d’un chemin, choisi auparavant sur une carte. Deux marcheurs vont déposer une voiture à l’autre bout du chemin et font la marche en sens inverse à notre rencontre. Première heure de marche en silence. Puis partage libre sur les premières impressions, échange méditatif, discussion profonde ou légère, ou solitude prolongée. Au moment des retrouvailles avec la deuxième équipe, coup de sifflet du premier qui voit l’autre, comme signe de joie et de ralliement, et on prend un café tiré des sacs. Puis on continue tous ensemble jusque vers la deuxième voiture (avec laquelle on ira chercher la première). Après le repas de midi pique-nique au bord de la route, on reprend le chemin selon le même schéma qu’au matin. Vers 16 heures, la marche prend fin. Avec les deux voitures, on rejoint le prochain bourg choisi pour y passer la nuit. On aura marché entre quatre et six heures: aucune performance physique n’est recherchée, ni exigée; l’intérêt est ailleurs.

Après la douche à l’hôtel, les uns se dispersent à la découverte du bourg, d’autres se reposent ou prennent des notes sur leurs expériences de route. Puis souper abondant, joie et partage. Ensuite on échange parfois encore quelques réflexions après la lecture d’un texte sur la spiritualité du chemin, avant de se séparer pour la nuit.

Chaque jour se déroule à peu près selon le même schéma, qui s’adapte aux différentes contraintes que lui offre le terrain et les circonstances. C’est une lente progression commune vers un but lointain, à travers des lieux inconnus et des événements imprévus. La progression extérieure est la même pour tous, mais la progression intérieure prend pour chacun le rythme et les contours qui lui sont propres. Elle a une saveur, une dimension spirituelle, même si elle n’est pas forcément religieuse ou ecclésiale. Pour participer à cette semaine, la seule condition posée était de “ne pas être opposé à la Bible”; à partir de là, tout en marchant sur les routes du Tyrol italien, chacun se met en mouvement intérieur, sur un chemin propre et unique et qui pourtant peut se connecter avec celui des autres.

Pourquoi cette marche?

J’avais entrepris cette marche sans trop bien savoir au début ce que j’y cherchais, sinon acquérir quelques expériences utiles dans mon développement personnel et dans ma formation à l’accompagnement pastoral. Il y a pourtant une attente réelle, quoique indéfinie. C’est comme une pièce d’un puzzle (ou une partie d’un symbole) qui réclame une deuxième pour trouver son sens. Cette “deuxième moitié” de symbole me sera donnée par le voyage lui-même, par les autres, par les partages, par mes sensations corporelles... En fait, la marche est un symbole fondamental qui, comme tous les symboles, commence par être extérieur, pour être peu à peu intériorisé (comme la liturgie, les icônes, les petits anges baroques...), avec le risque de ne rester qu’extérieur. Je mentionnerai ici quelques expériences, éléments d’apprentissage qui me sont apparus en cours de route.

Le but

Je me joins à ce groupe avec expectative, plaisir et quelques craintes. J’aurais bien voulu avoir mieux défini mon but dans cette marche - démarche. Ca reste flou, mais ça brûle en moi. Je sais une chose, c’est que je vais continuer d’apprendre, par la pratique et dans la relation avec les autres. Et je sais bien aussi que cette démarche n’est pas sans rapport avec ma vie, la marche de ma vie, la quête de ma vie.
Toutefois, ce flou ne me gêne pas trop. Au contraire, il laisse place à un certain mystère, à une expectative, à une envie et une énergie. Je pense que c’est aussi une des conditions pour entrer dans une démarche de formation de la personne, sans forcément avoir un but très précis, mais avec cette ouverture et cette expectative.

La direction

J’apprends que dans la spiritualité du chemin (comme dans toute démarche de formation de la personne), ce n’est pas tant le but qui compte, mais la direction: la direction du chemin, (la direction de l’apprentissage). Le but se présente en cours de route; nous en faisons l’expérience chaque jour dans cette marche. Il se construit en même temps que le chemin. Si on vit bien son chemin, en contact avec son origine, alors on atteindra le but. Abraham partit sans savoir où il allait (but); il se dirige toutefois vers le désert (direction), vers le pays de Canaan, mû par l’appel de Dieu. Il s’agit d’être en route avec les autres, avec une direction, tout en suivant les méandres du parcours.

Abraham connaît la direction, mais pas le but; il se lève, part et va vers... lui-même. En fait, le but c’est d’aller vers soi-même. C’est pourquoi on ne le connaît jamais tout à fait; c’est un mystère.

Et on ne peut découvrir le but qu’en faisant le chemin. On ne peut découvrir le chemin, ni connaître la spiritualité du chemin qu’en le pratiquant, en marchant, en le... découvrant! En route, le chemin se fait et se montre. On invente son chemin chaque jour, et à chaque heure.

A ce niveau, je fais l’expérience avec les autres de l’accueil simple des événements qui nous arrivent sur le chemin: accueillir même un orage, plutôt que s’irriter, ou lutter contre lui... Et un nouveau chemin se trace, inattendu, où les coeurs s’ouvrent!

L’accompagnement - le compagnonnage

Je n’irai pas à Assise, mais je fais partie d’un groupe qui ira jusque là. Je suis porté par cette espérance. Il y a là un but qui, pour moi, fonctionne comme une direction; c’est un but qui me dépasse. Mais j’appartiens à ce groupe qui ira. Nous sommes devenus compagnons de route. Ce compagnonnage, cette appartenance donne sens à mon chemin, à ma vie, autant que la direction. C’est un peu comme le royaume de Dieu vers lequel nous marchons, qui est déjà là, et qui nous échappe toujours encore.

Par le va-et-vient entre la solitude et le partage à deux, je fais l’expérience, chemin faisant, de la progression de mon “courant intérieur”; ceci au travers des symboles reconnus. Dans le compagnonnage, des questions s’’apaisent ou trouvent réponse; puis de nouvelles questions surgissent; ainsi le courant progresse.

Un chemin intérieur

On est en route extérieurement; on est en route intérieurement: c’est la différence entre les hommes et les animaux. Le fait de cheminer extérieurement nous aide à cheminer intérieurement; et je ne peux cheminer sans être changé.

Je me souviens ici des entretiens de relation d’aide les plus percutants que j’ai reçus ces 25 dernières années; la plupart se sont déroulés en marchant. Ce qui fait la spiritualité du chemin, ce n’est pas tant le chemin que nous faisons, mais plutôt la façon dont nous le faisons: attentif aux choses, aux symboles, à la voix intérieure, à la présence de Dieu, à la découverte de soi; c’est une manière de se rendre présent et d’en être touché et modifié.

Ce qui fait la spiritualité du chemin, ce n’est pas le chemin lui-même, qui d’ailleurs n’est pas encore là, mais c’est de croire en la possibilité d’un chemin, c’est de savoir qu’il existe un chemin pour passer à travers. Une spiritualité qui peut porter une vie ou orienter un ministère d’accompagnant.

Un seul chemin à la fois

Chemin faisant, je me dis que la spiritualité de la route est une spiritualité de la sagesse; et que la sagesse est étroitement liée à ma façon de vivre le temps. C’est mon thème de vie, il me fascine et me passionne. Ici, nous en parlons, nous le vivons. Puis je suis pris d’un vertige, d’une crainte abyssale: La Sagesse n’est pas le tout de la vie, de l’Evangile... Il y a aussi la Mission ! Bien sûr. Mais, “s’il y a 24 portes d’entrées dans la ville, on n’entre que par une seule à la fois”.

On m’invite à me risquer à me donner à une chose à la fois, un seul chemin en oubliant tous les autres. Ce qui compte, c’est d’entrer dans la ville, et non de passer toutes les portes! (Dans l’histoire de ma vie, il y a des périodes où je suis entré par une porte différente que celle d’aujourd’hui; par celle de la mission ou par une autre, qui conduit aussi dans la ville, même par des détours).

Ce vertige me conduit à un lâcher-prise: Je ne peux maîtriser tous les tenants et aboutissants de l’évangile, ni de ma vie; mais je me laisse porter par Celui qui les tient.

Et quand il semble qu’il n’y pas de chemin:là aussi, lâcher prise et tenir ferme.

C’est l’expérience de Noé dans l’arche, en déroute sur les flots: il n’a plus de route, ni de gouvernail, ni de rames. Il doit s’abandonner à Celui qui le porte, à la providence de Dieu, à l’intervention de sa grâce, dans la banalité ou dans les ténèbres. Il lâche prise sur sa maîtrise, et il tient ferme à son espérance: c’est encore une direction.

Ici, comme dans toute expérience de vie ou d’accompagnement, j’ai envie de me centrer autour de la source, en Christ; c’est vital et vitalisant. Ce centrage implique de lâcher prise et tenir ferme. Je vois d’ailleurs que c’est cette double démarche qui donne sens à ma marche. Je m’attends à cela pour ce voyage et dans ma vie....sans le chercher vraiment.

Un chemin étroit

J’ai emporté un livre sur le pèlerinage avec moi (“Journey to Christ” de Alan Jones); je l’ouvre parfois en fin de soirée. J’y lis que “le pèlerinage doit prendre en compte le mystère du mal, et même la terrible possibilité de rencontrer le mal en soi et de traverser le non-sens; il implique une sorte de crucifixion avant de baigner dans la lumière”. L’autre pièce du puzzle, l’autre moitié du symbole, de notre vie, n’est-ce pas aussi notre ombre, sans laquelle nous ne sommes pas entiers? En elle nous pouvons puiser des ressources insoupçonnées, si nous osons la regarder en face, pour l’apprivoiser.

Durant ce voyage, je fais beaucoup de rêves la nuit, ou plutôt je réalise mieux ce que je rêve; je suis mieux en connexion avec ma vie intérieure et cachée. Ce n’est pas très beau ! C’est même un peu pénible. Quel chemin étroit que ce chemin vers soi-même ! Il est dit de ce chemin que peu nombreux sont ceux qui le trouvent, le chemin de la quête de l’origine en nous. Mais je sens que c’est un chemin d’élargissement intérieur et d’apaisement.

Le chemin de vie, comme Retour

Le chemin étroit est un chemin de retour à soi (cf. le “va vers toi-même” d’Abraham, ou le “retourne au pays de ton origine” de Jacob). Comment un retour peut-il être chemin de progression plutôt que de régression?

Les Israélites au désert hésitent entre:
- le retour vers la sécurité des “pots de viande”, l’Egypte qu’ils connaissent; et
- le retour vers leur origine, leur appel premier, leur Terre promise, qu’ils ne connaissent plus. Deux retours à distinguer.

Le retour vers l’Egypte ne contient pas de croissance, ni de mystère à découvrir; il est régression.

Le retour vers la Terre promise est une progression, car cette terre d’Abraham, terre éloignée et quasiment oubliée contient un mystère duquel on peut s’approcher, une source cachée, mais déjà là.

Dans le développement personnel, ou l’accompagnement pastoral, on s’approche de ce mystère; la source cachée est déjà bouillonnante. On fait un retour sur soi, on médite sur sa vie passée. Toutefois, les choses anciennes de ma vie, que j’ai vécues, aimées et qui m’ont nourri autrefois, je ne vais pas y revenir “platement”, sans quête, ce serait une régression; mais dans la mesure où je perçois qu’elles me sont encore vitales, qu’elles contiennent toujours un mystère, alors mon chemin peut m’y conduire: elles comportent encore une promesse de progression.

La spiritualité du chemin dans l’accompagnement pastoral

Au début de la route, il m’est dit: “Si tu veux accompagner d’autres dans leur parcours de vie, si tu veux devenir conseiller spirituel, il te faut expérimenter la route, comme pèlerin, c’est-à-dire expérimenter le chemin d’apprentissage”.

En effet, j’expérimente le “chemin” comme une manière de vivre, une quête, la quête de quelque chose qui n’est pas là, ni disponible, ni évident, mais dont j’ai, dont nous avons l’intuition de l’existence. C’est le mystère de ma vie qui laisse quelque traces sur ma route. Nous sommes plus grands que notre chemin, que tous les chemins que nous avons pu réaliser: c’est justement ce qui nous maintient en route.

J’ai envie d’approfondir cette spiritualité de la route.

Jean-Claude Schwab