Lever le tabou de la vie intérieure

Fondements et enjeux de cette démarche

(Jean-Claude Schwab)

 

En marge de la journée publique 2011 du Réseau Expérience et Théologie
Lever le tabou de la vie intérieure
Accéder à son intériorité  - oser l'exprimer - l'articuler

 

I. La vie intérieure

 

Au point de départ de cette démarche se situent quelques fondements qui vont l'orienter:

1°  Tout d'abord la certitude que chaque personne a une vie intérieure, indépendamment du fait qu'elle en ait conscience ou non, qu'elle y ait accès ou non. Cette perspective anthropologique indique que la question peut concerner chacun.

2° La vie intérieure est vitale, dans la mesure même où elle est perçue comme une source et un centre de la personne. On peut considérer les termes de vie intérieure, intériorité, être intérieur comme équivalents.

Dans la Bible, l'homme intérieur est une réalité centrale. Paul prie pour que ses lecteurs soient rendus forts quant l'être intérieur (Eph 3.16). C'est dire que celui-ci doit être nourri pour devenir fort.

Le terme de vie intérieure recouvre de multiples réalités. On peut y voir
- la vie émotionnelle (avec ses joies, ses peurs ou révoltes),
- la quête de sens, d'une vie cohérente
- l'aspiration à des relations fondatrices, avec autrui et avec plus grand que soi
- la capacité d'émerveillement, de curiosité, d'attention
- le sentiment amoureux, les sources de nos motivations…
Elle n'est pas identique à la vie spirituelle, à la vie du Souffle divin, mais elle est le lieu où celle-ci  germe, prend racine et se développe, le lieu secret, notre cœur, centre de vie.

En fait la vie intérieure est une manière de parler de l'Etre que nous sommes, l'être profond qui fonde et dépasse nos capacités de pensées, d'actions ou d'émotions, l'expression de la profondeur de l'existence, de l'abîme qui nous habite, et peut-être du mystère que nous sommes.

L'accès à notre intériorité lui aussi est vital. Dans son livre récent, Jean-Philippe Calame l'exprime ainsi: « Pour quiconque tente une approche de la vie spirituelle, une première question se présente: est-ce que j'ai accès à mon intériorité ? Est-ce que je perçois quelque chose de ma vie intérieure ? Suis-je quelqu'un qui a de l'attention pour ses propres sentiments, et qui souvent éprouve et reconnaît les différents "climats" intérieurs qui se succèdent en lui au cours d'une journée ? Suis-je au contraire quelqu'un qui - comme on le dit  "ne s'écoute pas et traverse "sans état d'âme" la plus grande partie de l'existence »[1]. Quel accès avons-nous à notre vie intérieure, et quelles en sont les voies d'accès ? Quels sont les moyens, les manières que nous pratiquons ?

Tous les humains n'en sont pas au même point, bien sûr; ça dépend de notre caractère, de notre mentalité, de notre histoire personnelle. Mais chacun peut évoluer et croître dans son rapport à sa vie intérieure.

L'accès à notre intériorité est vital, parce qu'il donne l'accès à des sources et ressources, à des richesses qui reposent en nous et qui ne demandent qu'à pouvoir se développer. Pour cela il faut aussi prendre conscience  des obstacles à cet accès. Ceux-ci se situent autant en nous-mêmes que dans notre environnement.

4° Non seulement l'accès, mais aussi l'expression de notre intériorité est vitale
(selon le sous-titre de la journée: "accéder à son intériorité, oser l'exprimer"). Et pourquoi donc ? La spiritualité que nous cherchons à vivre est marquée non seulement par l'intériorité, mais aussi par l'altérité. C'est une spiritualité de la rencontre, une "conscience relationnelle", où le lien à autrui en est constitutif: se savoir, se sentir reliés à la nature, au cosmos, les uns aux autres, à Dieu. C'est la relation qui fait vivre.  Ici s'enracine l'importance de pouvoir exprimer, partager avec d'autres quelque chose de ce que nous vivons intérieurement. Ici aussi, il s'agira de prendre conscience des obstacles à dépasser, les obstacles au partage de notre vie intérieure; et reconnaître les conditions nécessaires à une telle expression.

5° Au delà de l'expression partagée de la vie intérieure, nous trouvons l'appel à retrouver un droit de cité publique pour la vie intérieur, appel à la sortir du carcan de la vie privée où on a voulu la cantonner. Il s'agit de passer de l'intériorité à l'extériorité, de fertiliser l'extérieur par l'intérieur, de passer  de l'intimité à la vie concrète quotidienne et à la société… pour découvrir peut-être "l'intériorité citoyenne"[2].

 

II. Le Tabou

… dans l'Eglise

Certaines personnes sont très discrètes, c'est dans leur nature; elles seront réticentes à évoquer leur vie intérieure. En effet qui sommes-nous pour parler de notre vie cachée ? On peut se demander même si elle est communicable. Ces personnes sont sensibles au mystère de Dieu, de notre être, de la relation. Le mystère, n'est-il pas indicible ? Ces questions, ces attitudes, ces réticences sont légitimes; elles ne constituent pas en elles-mêmes un tabou.

Mais cette discrétion peut nourrir des réticences d'un autre ordre, surtout chez les protestants d'ailleurs, au point que cela devient un blocage, au risque de devenir un handicapé de la communication. Certains vont jusqu'à jeter un discrédit sur toute expression de la vie intérieure, quitte à étouffer toute vie intérieure. Les motivations et les justifications sont multiples; le résultat est le même: le tabou s'est constitué, il s'oppose à la vie intérieure en s'opposant à son expression. Phénomène rencontré de multiples fois en église, et jusque dans la corporation des pasteurs.

… dans la société

Ce tabou s'est évidemment aussi répandu dans notre société, dans notre culture. Avec la sécularisation, le religieux a été réprimé. « On ne favorise que l'extériorité, le savoir faire et le faire. Notre culture oublie l'intériorité »[3]. On réduit toute spiritualité, on la cantonne à la sphère privée, sinon personnelle et intime. Et l'intériorité n'a plus droit de cité sur la place publique, ni même droit d'expression; le partage d'expériences personnelles profondes est assimilé à de l'étalage ou du voyeurisme: "Garde ça pour toi, ne viens pas nous embêter, nous envahir avec ça". La conséquence en est que: "Oui, en effet, je garde ça pour moi; c'est trop risqué de l'exprimer"… au risque de l'étouffer et de m'enfermer, ou de m'obliger à rester à la surface des choses. Le tabou est là, comme un verrou dans les relations professionnelles, publiques, familiales, même communautaires, ecclésiales.

Toutefois deux constats tempèrent cette évolution:

a) Si la vie intérieure est très cachée, privatisée, intimisée, elle n'a pas disparu pour autant.

b) Depuis quelque temps, on observe un changement; quelque chose de nouveau devient perceptible, avec la revendication publique d'une "spiritualité citoyenne"  (cf. D'Ansembourg) qui prône une spiritualité authentique exprimée dans la perspective d' engagements citoyens. Les vannes sont en train de s'ouvrir lentement au travers de publications nouvelles et courageuses, comme
- le "petit traité de vie intérieure" de Frédéric Lenoir, relaté dans le Magazine Migros, ou - le livre publié par un juge jurassien, Pierre Broglin[4], où il exprime la foi qui l'habite. Il dit avoir dû franchir les barrières de son statut professionnel, celui du tabou familial où "l'on ne parle pas de soi, et encore moins de sa vie intérieure". Il l'a fait !

Nous ne cherchons pas à surfer sur cette vague, mais participons joyeusement avec d'autres à cette nouvelle ouverture. Nous voulons contribuer ensemble à cette nouvelle autorisation, et la relier aux intuitions fondamentales de l'évangile.

                                                                                               


[1] Jean-Philippe Calame: Dieu reconnu comme allié (La rencontre du Christ ressuscité dans l'accompagnement spirituel, la guérison intérieure, la croissance humaine) Ed Jubilé p.21

[2]  Voir l'ouvrage de Thomas d'Ansembourg: Qui fuis-je? Où cours-tu ? A quoi servons-nous ? (Vers l'intériorité citoyenne) Ed de l'Homme, 2008

[3]  Frédéric Lenoir, directeur du magazine "Le Monde des religions", dans Migros-Magazine du 7.2.2011, auteur d'un "Petit traité de vie intérieure". Plon 2010

[4] Pierre Broglin: "Le Notre Père, chemin vers la Source" Editions Le Pays 2011